Patricia Reznikov, Lucile Novat, Franz-Olivier Giesbert... Notre sélection de livres à lire cette semaine

Découvrez nos critiques littéraires pour la semaine du 29 avril 2026.
Patrice NORMAND/Leextra/Editions Grasset / Hugo Paturel / DR

Découvrez nos critiques littéraires pour la semaine du 29 avril 2026.
Patrice NORMAND/Leextra/Editions Grasset / Hugo Paturel / DR
Il faut souvent une vie pour faire la part des sentiments que nous inspirent nos parents et que nous recouvrons du beau nom d’amour filial. Une vie pour trier les messages d’affection et de rejet reçus dans notre enfance et gardés en mémoire. Bien sûr, à qui se lance dans ce travail d’archiviste intime, la littérature offre ses services et ses miracles. Soit la possibilité d’une mise à plat par l’écriture, d’une réappropriation de sa propre histoire par sa métamorphose en œuvre d’art. On ne sait ce que Patricia Reznikov et Læticia, la narratrice de ce texte mémoriel, ont en commun – sans doute beaucoup.
Si c’est le cas, on rend grâce à l’autrice d’avoir choisi les voies du roman plutôt que celles du récit et de la confrontation frontale : c’est par là qu’elle parvient à faire de sa relation avec une mère très singulière un texte qui touchera tous les vieux enfants que nous sommes. Et si ce n’est pas le cas, si tout est inventé ? Alors louons la capacité de l’autrice à générer ex nihilo cette histoire et à la documenter fictivement…
L’Agenda idéal nous parle donc de Læticia qui toute sa vie semble avoir tendu ses bras vers sa mère, Judith, en attendant d’être embrassée. Une mère venue d’Amérique qui n’était pas un monstre mais un paradoxe, sourde aux pleurs de sa petite fille mais partageant avec elle de tendres séances de lecture en anglais, indifférente à ses résultats scolaires mais voulant faire d’elle la fille américaine parfaite et l’amenant à se voir comme une sorte de « singe savant » jamais à la hauteur des attentes maternelles… Des années après, la mort de sa mère et l’obligation de débarrasser l’appartement parental forcent Læticia à regarder ce passé, à objectiver les mythologies familiales.
Comme nous sommes au XXIe siècle, la manœuvre ne débouchera pas sur un récit réinventé mais sur une patiente reconstitution appuyée, au départ, sur des « fétiches » – cartes postales, documents, souvenirs parfois racontés en anaphores obsédantes, comme dans le Je me souviens de Perec. Lesquels s’augmentent en dernière partie d’une pièce décisive : l’agenda que remplit Judith en 1961, année de naissance de Læticia.
Et ainsi, nous découvrons cette mère éprise de haute culture, lectrice pour la maison d’édition Julliard, capable de documenter son accouchement à la façon d’une ethnologue, sans y inclure le moindre affect. Et nous découvrons son histoire – celle d’une jeune et brillante étudiante américaine issue d’un foyer ayant rompu tout lien avec ses origines juives ukrainiennes, qui traversa l’Atlantique sur le paquebot Liberté grâce à une bourse universitaire. Qui, en donnant des cours d’anglais, rencontra un jeune homme issu de la bourgeoisie normande dont elle tomba amoureuse, puis enceinte. Sur les conseils d’un rabbin, elle décida de garder l’enfant. S’ensuivit un mariage hâtif pour éviter à Paul, son fiancé, de faire son service dans l’Algérie en guerre. Et ainsi Læticia naquit « de deux parents inexpérimentés et consternés d’avoir été piégés, mais prêts à se persuader, les pauvres, que leur aventure est belle ».
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Elle ne sera pas laide – et c’est déjà beaucoup. Mais assombrie par l’amour-haine que voue Judith à la France et, par extension, à sa fille – qu’elle ira jusqu’à punir post-mortem, on ne dira pas comment. Ternie, peut-être, par les rêves inaccomplis de cette mère partie pour devenir une brillante universitaire… Patricia Reznikov a le bon goût de n’imposer aucune interprétation, de ne pas monter un dossier à charge. Car aux côtés des vestiges de la vie très libre que Judith menait à Paris avant son mariage, il y a les témoignages irréfutables de son amour pour Paul.
Bien sûr, on ne peut résoudre les êtres humains à la façon d’une équation. Reste la possibilité de les aimer malgré les souvenirs douloureux et malgré la mort – possibilité poussée, en fin d’ouvrage, jusqu’au mysticisme. De là la première ligne, qui récapitule le livre de manière fulgurante : « Depuis qu’elle est morte, ma mère est beaucoup plus gentille avec moi. »
À quoi rêvent les jeunes filles ? demandait Alfred de Musset en 1832. Elles s’enterrent pour jouer sous un linceul de neige, répond Lucile Novat en 2026, dans un conte gothique cristallin et convulsif. En croyant dompter leurs effusions, la maison d’éducation de la Légion d’honneur les relie au contraire par un « savoir secret », offrant à leur noirceur une architecture clandestine – Yas, Suzanne, Lou et Adèle « ont plus de souvenirs que si elles avaient seize ans ».
Adossé aux tombeaux des rois et reines, dans la basilique de Saint-Denis, profanés pendant la Révolution, le pensionnat fait bouillonner dans son cloître les rêves et les blessures des légionnaires, « implacables reines de cette horde déchue ». Les hauts plafonds du dortoir se dressent sur leur sommeil telle une « piscine de songes ». Vanessa M’Changama est pour elles une vigie, presque une mère, qui veille plus qu’elle ne surveille.
On traverse ce roman luminescent et fantomatique dans des vapeurs capiteuses, entre messages vocaux et danses de chat sur les toits. Les adolescentes convoquent, dans leur boule à facettes transformée en boule de cristal, leurs membres fantômes – Suzanne a perdu sa jumelle ; Adèle, cheveux « couleur de lune », sa mère. En conversation avec elle-même, depuis, derrière un masque yoruba, elle psalmodie des phrases en boucle pour y congeler l’absence. Avec l’espèce de coiffeuse futuriste destinée à rééduquer son père amputé, Lou, enfant, jouait quant à elle à disparaître derrière son ombre et son reflet, quand Yas, déchirée par des crises d’épilepsie, se pétrifie dans la nuit.

Les siècles ont passé, mais l’ordre des rois, l’ordre des pères, dissout toujours les jeunes filles dans son sépulcre. Le tableau du martyre de saint Denis décapité, qui trône dans le réfectoire, fait écho à leur supplice : « Ici, c’est un peu Vol au-dessus d’un nid de cous coupés. » Sont-elles là, encore, ou décapitées, déjà, par la vie qui, à Drancy, Neuilly, où elles ont grandi, comme ailleurs, griffe le visage ?
Vanessa, heureusement, sait bien qu’on échange des bouts les uns les autres, « pas seulement entre humains, mais aussi avec les fleurs, les champignons, les vélos et les requins ». Qu’elle-même, Yas et ses potesses respirent « des trucs venus de supernovas qui sont passés par le corps de Néfertiti et Marilyn Monroe ». Que cette gémellité-là est une gemme…
Tout est dit dès le titre, question ouverte et proposition paradoxale, empreinte de cette ironie blessée et mélancolique qui est la marque désormais de Franz-Olivier Giesbert. La France est-elle un pays communiste ? paraît benoîtement se demander se demander le pamphlétaire. Réponse, révélons-le sans barguigner : oui. Mettant résolument à bas les vieilles lunes qui voudraient que le grand capital et son bras armé, la financiarisation des biens et peu ou prou des esprits, se soient emparés des commandes d’un pouvoir désidéologisé, Giesbert voit plutôt en ces temps le triomphe à bas bruit de la bonne vieille vulgate marxiste (favorisée notamment par la disparition de l’alternative sociale-démocrate).
Tout y passe au bénéfice de sa démonstration à la fois furieuse et vigoureuse : Jean-Luc Mélenchon bien sûr (« Sur le marché, le politicien français le plus doué, c’est-à-dire le plus retors, le plus disruptif aussi, un remarquable stratège, avec en plus beaucoup de métier, ce qui en dit long sur le désert dans lequel nous vivons. »), Zucman et Piketty, qualifiés de Laurel et Hardy, l’absentéisme au travail, les fonctionnaires, le vrai-faux salut nazi d’Elon Musk, jusqu’à Giscard d’Estaing, trop dans les hauteurs pour comprendre le plancher des vaches, prophète de malheur délivrant ses présages en dégustant de précieux petits gâteaux sablés britanniques…
La démonstration se veut implacable ; il est toutefois permis de ne pas y adhérer tout à fait ou dans toutes ses occurrences. Il s’agit d’ailleurs sans doute de convaincre, mais Giesbert ne peut renoncer à séduire aussi et c’est d’abord par son style, par son humour grinçant et pourtant presque joyeux, qu’il finit par faire l’un parfois et l’autre toujours. « Motif caché dans le tapis » de ce petit livre vif et coruscant, l’usage du deuil et notamment celui de l’exercice de la profession dont il demeure aujourd’hui encore l’un des plus brillants représentants : le journalisme.
« Dans le monde d’avant, j’ai vu tant de journalistes, de Jean Daniel à Jean-François Kahn en passant par Philippe Tesson, changer soudain de pied ou de chemise avec humilité, parce que la réalité n’était pas celle qu’ils croyaient. Je les admirais pour cela. » Giesbert a l’élégance de regarder en souriant le monde s’en aller.

Il y a deux manières de lire le nouvel essai d’Antoine Compagnon. Crayon à la main comme un de ses élèves du temps où il enseignait la littérature française au Collège du France, vérifiant qu’il ne manque pas un épisode aux joutes intellectuelles qui émaillèrent cette année, lesquelles commencèrent parfois un peu avant pour s’achever un peu après. Ou bien l’esprit plus vagabond, comme on feuilletterait l’éphéméride de nos jeunes années, retrouvant ici un nom, là une idée qu’on avait oubliés. Ces deux manières ne sont pas incompatibles.
En 1966, Antoine Compagnon a 16 ans. Il rentre de Washington où les fonctions de son père, attaché militaire, ont entraîné sa famille. L’exil qui a marqué son enfance au gré des mutations paternelles n’est pas étranger à la passion avec laquelle il redécouvre la vitalité du débat intellectuel qui allumera la mèche de Mai 68. Il se jette alors sur les nouveautés conceptuelles avec un appétit de mort de faim. Il découvre Godard et Bresson, les structuralistes, les linguistes russes tout comme il avait accueilli les Beatles et les Rolling Stones de l’autre côté de l’Atlantique.

« 1966 fut donc l’année de mon apprentissage de la France », écrit l’auteur juste avant la fin de son livre, comme si parler de soi était une faute de goût dans la prestigieuse collection « Bibliothèque des histoires ». Auparavant, l’Académicien nous aura régalés de toute son érudition et de son style jamais abscons. Rebondissant d’une querelle à l’autre, d’un débat au suivant, il suit les feux qui s’allumèrent du Café de Flore à la Sorbonne en passant par l’École des hautes études en sciences sociales, où Roland Barthes exerçait son magistère.
De la réforme de l’université à la diffusion du livre de poche, des derniers éclairs de Mauriac et d’Aragon aux premiers éclats de Sollers, de la disparition du nouveau roman à la naissance d’une star nommée Marguerite Duras, du déclin de la pensée sartrienne au triomphe de Michel Foucault, Compagnon nous entraîne dans cette farandole intellectuelle moins frivole qu’on ne le croit. En entrouvrant les portes de l’histoire à ces protagonistes d’une saison ou d’une décennie, c’est un peu de la nôtre qui se glisse à leur suite.