Entre Xi et Trump, le grand méchant flou. La chronique de François Clemenceau

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C’est peu dire que le sommet de Pékin cette semaine a permis de voir à l’œil nu, en pleine lumière, ce qu’est un rapport de force. Xi Jinping n’avait jamais autant poussé son avantage jusqu’à regarder son homologue américain droit dans les yeux et lui dire, face aux caméras du monde entier, que l’indépendance de l’île et la paix dans le détroit de Taïwan étaient « aussi irréconciliables que le feu et l’eau ».
Et que si cette question n’était pas traitée « correctement », un « conflit » mettrait l’intégralité de la relation bilatérale « en péril ». Au soir de cette mise en garde saillante, pas de réaction du tac au tac comme Donald Trump en a souvent l’habitude. Et pas un mot sur Taïwan dans le compte rendu de la Maison-Blanche sur les travaux de la première journée du sommet de Pékin.
« La politique des États-Unis à l’égard de Taïwan reste inchangée à ce jour comme après la rencontre d’aujourd’hui », a cru toutefois bon de souligner le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, dont les prises de position très solidaires de Taïwan lorsqu’il était sénateur de Floride lui avaient valu d’être sanctionné et interdit de séjour en Chine par le régime communiste. Conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, il a même précisé jeudi soir que « tout ce qui viendrait changer par la force la situation actuelle poserait un problème ».
Dans l’avion du retour, le président américain a fini par raconter aux journalistes qu’il avait « beaucoup » discuté de Taïwan avec Xi Jinping, y compris « en détail » de la fameuse vente d’armes américaines aux autorités de Taipei pour un montant de 14 milliards de dollars votée par le Congrès l’hiver dernier mais qu’il n’a toujours pas signée. Y a-t-il renoncé ? « Vous savez, je pense que la dernière chose dont nous avons besoin maintenant c’est une guerre à 13000 kilomètres de chez nous », a répondu Donald Trump.
Autant dire qu’à Taïwan, où les élus de la majorité et de l’opposition ont adopté la semaine dernière une rallonge pour la défense incluant cet achat d’armes américaines, on n’est pas franchement rassuré. Comme l’indique le Taipei Times, la liste d’achats d’équipements militaires américains comprend des batteries lance-roquettes Himars, des canons automoteurs d’artillerie M109, des missiles antichars TOW et Javelin, des drones kamikazes Altius, mais aussi des systèmes de lutte antidrones ainsi que des batteries de missiles antiaériens Patriot. De quoi permettre en fait à un peuple de se défendre devant l’une des premières armées du monde.
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Soyons clairs : Taïwan est une démocratie vibrante de 23 millions de citoyens tandis que la Chine est un régime totalitaire veillant sur 1,4 milliard d’habitants. Si les dirigeants chinois depuis des décennies n’ont pas osé procéder à une réunification par la force de Taïwan avec la République populaire, c’est parce que les États-Unis maintiennent, quels que soient les gouvernements – démocrate ou républicain –, une ambiguïté stratégique sur ce qu’ils feront en cas d’attaque ou de blocus de l’ex-Formose.
Oui, depuis la rencontre entre Nixon et Mao de 1972, les États-Unis ne reconnaissent qu’une seule Chine. Mais avec le Taïwan Relations Act de 1979, ils considèrent que l’île peut bénéficier de relations normales et de ventes d’armes tout en veillant à ne pas inciter les autorités de Taipei à décréter leur indépendance.
« Si l’île est envahie, d’après les scénarios les plus optimistes, les forces armées taïwanaises seront capables de tenir un ou deux mois, et leur capacité de résistance dépendra beaucoup de la nature de l’engagement américain », écrit Jean-Pierre Cabestan, expert de la Chine à l’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est de l’Inalco, dans son dernier livre, Taïwan – Une démocratie face à la Chine (Le Cavalier bleu, 2026).
Si le soutien des États-Unis n’est que logistique, « Taipei sera contraint de négocier dans une position de faiblesse avec Pékin et sans doute de capituler ». Ce chercheur indique qu’un conflit ouvert entre les États-Unis et la Chine, si elle envahissait Taïwan, coûterait 10 000 milliards de dollars, ou 10 % du PIB mondial. L’enjeu n’est donc pas uniquement de défendre une démocratie courageuse et inventive, indispensable au monde de par son statut de premier producteur mondial de puces de nouvelle génération et de microprocesseurs, il est de dissuader la Chine communiste de s’en emparer impunément avec le risque de déstabiliser le monde. Un concept qui n’est plus si étrange pour Donald Trump.