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« Ce n’est pas le pain en soi qui compte mais le fait de venir de loin » : ces boulangers français qui livrent les Ukrainiens près de la ligne de front

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

Par Cyrille Amoursky, envoyé spécial à Pokrovske (Ukraine)

Publié le 17 mai 2026 à 18:00

Loïc Nervi et Yves Bourgès livrent du pain à Pokrovske, ville de la région voisine de Dnipropetrovsk, en Ukraine, à une vingtaine de kilomètres de la zone de combat.

Loïc Nervi et Yves Bourgès livrent du pain à Pokrovske, ville de la région voisine de Dnipropetrovsk, en Ukraine, à une vingtaine de kilomètres de la zone de combat.

DR

La Tribune Dimanche

N143 ● 28 juin 2026

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REPORTAGE. Dans le sud-est du pays ciblé par les drones et l’artillerie russes, Loïc et Yves, venus du Var avec leur matériel, pétrissent sur place et distribuent leurs pains sous escorte militaire.

L’aube point à peine à Zaporijjia mais, dans ce local exigu du centre-ville, la journée semble déjà bien entamée. Du dehors, on perçoit le bourdonnement du pétrin. À l’intérieur, l’odeur des premiers pains sortis du four… Là, Loïc Nervi et Yves Bourgès, 44 ans et 56 ans, exécutent une chorégraphie maintes fois répétée.

Les gestes sont précis, aucun temps mort : chaque minute compte pour produire les quelque 1.000 pains prévus. « On pétrit, on divise, on façonne, et on enchaîne les fournées pour sortir un maximum de miches », détaille le premier. Commencera ensuite le plus périlleux : s’approcher de la ligne de front, distante de quelques dizaines de kilomètres. Et distribuer le pain aux habitants qui ont fait le choix d’y rester malgré les frappes des drones et de l’artillerie russes.

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Loïc, artisan boulanger de Lorgues, dans le Var, a effectué sa première mission en Ukraine en 2023, un an après le début de l’invasion russe. Yves Bourgès, technicien itinérant de la même commune, l’a rejoint un peu plus tard. Régulièrement, ils effectuent la même mission humanitaire qui les mène dans ce sud-est du pays, aux premières loges de la guerre.

« Je pars de chez moi avec ma boulangerie mobile et après plus de 3.000 kilomètres j’arrive en Ukraine », explique Loïc. Sur place, le rythme est soutenu. Réveil à 3 heures, fournées jusqu’en début d’après-midi. L’organisation repose sur une solidarité locale bien rodée.

Carcasses de voitures calcinées

L es deux Français sont hébergés chez Ihor, leur matériel est installé chez des habitants. Nadiya Desenko et Svitlana Donkova, de l’association Ty ne odna (« tu n’es pas seule »), les aident pour la distribution. C’est aussi Svitlana qui leur apporte chaque jour un repas chaud. « On ne se comprend pas mais la solidarité dépasse les barrières linguistiques », explique cette dernière.

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Chaque journée de production permet donc de sortir environ 1.000 pains. Les recettes sont simples : pain blanc, pain aux graines – sésame, pavot, lin –, très demandé, pain noir au seigle et pain aux céréales et aux fruits, pensé pour les enfants. En ce jour de début mai, la livraison doit se faire à Pokrovske, ville de la région voisine de Dnipropetrovsk, située à une vingtaine de kilomètres de la zone de combat.

Le départ se fait sous escorte avec des militaires de la 23e brigade. Les bénévoles doivent laisser leur véhicule. Trop dangereux. On traverse quelques hameaux. Des habitants, souvent âgés, sortent de leur demeure. Le pain donné leur permettra de tenir un peu.

« Ce n’est pas le pain en soi qui compte mais le fait de venir de loin, de partager quelque chose. »
Loïc Nervi, artisan boulanger

Le paysage se transforme à mesure que le convoi progresse. Routes cabossées, trous béants dans le bitume, carcasses de voitures calcinées. Des filets antidrones apparaissent. À l’approche de Pokrovske, on ne croise plus aucun véhicule. Avant d’entrer, Artem, le militaire qui conduit, fait son signe de croix, jetant un regard sur l’icône fixée au pare-brise. « Il faut faire très vite, prévient-il, nerveux. Nous prenons de grands risques en venant ici. Distribuez les pains, on se magne. »

« Partez tant que c’est encore possible  »

Sur place, le décor laisse deviner la violence des combats. Loïc Nervi, venu à l’été 2025, ne reconnaît plus le centre-ville. Quelques commerces et un centre humanitaire sont encore debout. Le reste est entièrement détruit. Artem montre les dégâts : là, une école touchée, ici, un hôpital endommagé, un peu plus loin, des immeubles éventrés.

Dans les rues, quelques civils déambulent, comme perdus. « Hier, il y a eu plusieurs bombes planantes ici », précise Artem. Deux sacs de pain sont sortis du véhicule. Quelques habitants approchent. L’un d’eux évoque le possible retour du gaz.

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Artem s’emporte : « Bientôt, il n’y aura plus de Pokrovske, et toi tu me parles du gaz ? Partez tant que c’est encore possible, sinon la Russie vous tuera tous. » La distribution s’effectue en quelques minutes. Le militaire fait monter les boulangers et les bénévoles dans le véhicule. Il repart en trombe.

Bien qu’un peu groggy, Loïc Nervi insiste sur le sens de sa présence. « Le but, c’est de montrer que la solidarité entre la France et l’Ukraine existe encore, explique-til. Ce n’est pas le pain en soi qui compte mais le fait de venir de loin, de partager quelque chose, de montrer qu’on ne les abandonne pas. » 

Par Cyrille Amoursky, envoyé spécial à Pokrovske (Ukraine)

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