IA, Epstein et missiles : la redoutable propagande iranienne contre les Américains
Un conflit de haute intensité se joue sur les réseaux sociaux depuis le début de la guerre. L’Iran surpasse les États-Unis dans cette guerre de l’attention.
Depuis le début de la guerre, les Iraniens ont trouvé un angle d'attaque particulièrement efficace : ils se moquent des Américains dans des vidéos de ces petites figurines Lego générées par IA.
Les Lego ont beau être de petits bonshommes jaunes, ni Spider-Man, ni Iron Man ne leur résistent. Depuis le début de la guerre, les Iraniens ont trouvé un angle d’attaque particulièrement efficace : ils se moquent des Américains dans des vidéos de ces petites figurines générées par IA mettant en scène un Donald Trump ridicule, un Jeffrey Epstein omniprésent au sein de l’administration américaine, ou encore des porte-avions ciblés par les missiles iraniens. Ces publications humoristiques aussi appelées mèmes sont massivement partagées et cumulent des centaines de millions de vues.
« Traiter un conflit international avec des Lego crée un décalage cognitif immédiat, explique Marc Lugand-Sacy, fondateur du cabinet d’influence Elmarq. Le cerveau ne s’attend pas à voir un sujet grave dans un registre ludique, et ce décalage produit l’attention. » Alors que l’administration américaine met en scène sa communication autour de jeux vidéo violents et de films de guerre mêlés à de vraies images du conflit, les Iraniens utilisent l’humour, avec la volonté de rendre cette guerre absurde.
« Les mèmes agissent comme de nouveaux “chevaux de Troie”, analyse Antoine Violet-Surcouf, DG de Forward Global et expert en enjeux de guerre informationnelle. L’humour n’est pas le message, mais c’est un “système de livraison algorithmique” conçu pour capter l’attention de millions de personnes qui ne s’intéressent jamais aux actualités géopolitiques. Téhéran vise l’ado à Djakarta, l’étudiante à Lagos et la retraitée du sud de la France. En partageant les contenus, ces personnes-là deviennent des messagers de l’Iran sans s’en rendre compte. » À l’inverse, les Américains ont cherché, eux, à cibler de jeunes hommes américains déjà enclins à soutenir leur pays.
L’ultraviralité des mèmes
À l’origine de ces vidéos de Lego, une chaîne YouTube intrigante appelée Explosive Media. Jusqu’en 2025, elle était alimentée par un jeune Iranien et proposait du contenu d’actualité en persan avec une audience limitée. La bascule en anglais s’opère fin 2025 ; quelques semaines plus tard, les premiers Lego deviennent ultra-viraux. Depuis, des dizaines de publications inondent toutes les plateformes et font des centaines de millions de vues.
Ils n’étaient que 3 000 et la plupart étaient des terroristes.
Contacté sur Telegram par La Tribune Dimanche, un porte-parole d’Explosive Media raconte : « Nous sommes une dizaine de jeunes -Iraniens de 18 à 25 ans établis en Iran. Nous sommes des ingénieurs, des spécialistes des réseaux sociaux et des relations internationales. » Sur leurs liens avec le régime local, il affirme avoir les médias d’État comme clients : « Ils achètent nos vidéos mais ne nous passent pas de commande à l’avance. » Interrogé par la BBC sur le massacre des 30.000 manifestants en janvier, un autre employé relaie les éléments de langage du régime : « Ils n’étaient que 3 000 et la plupart étaient des terroristes. »
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Pour expliquer leur succès dans cette guerre informationnelle, ces membres de la Gen Z iranienne revendiquent une bonne connaissance de la culture américaine… et des travaux du sociologue français Jean Baudrillard : « Nous tentons de résister à l’hyperréalité que Trump utilise contre nous et que Baudrillard définit comme une construction qui émerge de la réalité mais qui peut la déformer, l’exagérer, la remodeler artistiquement. » Un concept qui s’appliquerait donc également parfaitement à leurs saynètes de Lego.
Associées à ces vidéos, des chansons de rap US créées elles aussi par l’IA restent dans les têtes et nourrissent les algorithmes. Sur TikTok, il est possible de savoir si le son d’une publication a été réutilisé par d’autres internautes. Une fonctionnalité qui permet de voir que les paroles « votre gouvernement est géré par des pédophiles qui vous ordonnent de mourir pour Israël » accompagnées d’une ligne de basse entraînante ont été reprises à tue-tête par des centaines d’Américains se filmant dans leur voiture.
Autre preuve de l’efficacité de la méthode, une autre chanson a même été saluée par le présentateur du Daily Show, l’une des émissions de télévision les plus regardées aux États-Unis : « Je ne soutiens pas la propagande iranienne mais… il est possible que ça finisse dans mon best of de l’année sur Spotify», a réagi le présentateur, provoquant l’hilarité du public. Dans le même temps, Trump s’attirait les foudres d’une communauté catholique censée pourtant le soutenir en se réincarnant en Jésus grâce à l’IA, une publication supprimée depuis.
L’entreprise française Sahar, qui conçoit une plateforme capable de passer au crible des volumes massifs de données pour analyser les menaces et stratégies informationnelles, a aussi repéré des manœuvres d’utilisation de faux comptes et de « comptes dormants », d’anciennes pages rachetées ou piratées pour diffuser la propagande. Par exemple, la chaîne YouTube @Jubinell, qui diffusait des morceaux de piano depuis 2006, s’est brutalement mise à publier des vidéos de Lego iraniennes il y a une quinzaine de jours. « Ce recyclage permet de contourner les systèmes de détection des plateformes, qui se méfient des comptes neufs mais font confiance aux comptes anciens », explique Amel Hamza, responsable du pôle analyse de Sahar.
La première chaîne d’Explosive Media a été fermée par YouTube la semaine dernière, sans grand effet sur la viralité des contenus, d’autres chaînes de secours prenant le relais. Par ailleurs, #iranlego ou #legoanimation ont été boostés artificiellement par de faux comptes « pour faire croire aux algorithmes qu’il s’agit d’un sujet tendance, ce qui pousse les plateformes à les recommander à de vrais utilisateurs », poursuit Amel Hamza, selon qui le récit iranien « a saturé l’espace informationnel ».
Des effets très réels
Il n’en reste pas moins que de vrais comptes comme ceux des ambassades ou des milliers d’Iraniens issus de la diaspora ont réellement participé à la propagation des contenus. L’une des vidéos les plus virales n’a pourtant pas été produite par des Iraniens. Blockade, blockade – en référence au blocus du détroit d’Ormuz –, vidéo parodique de la chanson Voyage, voyage de Desireless, présentant Donald Trump avec une coupe mulet, a été parfaitement exploitée par les réseaux de Téhéran, mais elle a été créée par un internaute allemand spécialisé dans la culture Internet. Sollicité par La Tribune Dimanche, ce dernier a refusé toute interview mais a renvoyé vers son livre en vente sur son site (12 euros) qui raconte l’histoire de ce mème.
Cette guerre est le laboratoire de celles à venir.
Marc Lugand-Sacy
On y apprend que la vidéo qui s’est transformée en arme de propagande pour le régime iranien a coûté « le prix d’un kebab » mais que son auteur « ne travaille ni pour l’Iran ni pour les États-Unis […] et ne fait partie d’aucun camp ». Il indique aussi que le livre a été écrit… par une IA. Une vidéo qui aurait pu rester confidentielle mais qui pourrait finalement peser lourd dans ce conflit inédit.
« Les effets sont très réels : la finalité de cette guerre informationnelle est de saper la résilience civile, de générer de la peur et de paralyser la prise de décision politique pour forcer les États-Unis et Israël à stopper leurs opérations », explique Antoine Violet-Surcouf. « Cette guerre est le laboratoire de celles à venir, estime Marc Lugand-Sacy. Ce qui s’invente et se teste aujourd’hui sera appliqué dans les conflits des trente prochaines années. La guerre informationnelle ne finit jamais vraiment, elle va saturer toutes les sphères de nos vies, personnelle comme professionnelle. » Une manière de signifier que le XXIe siècle sera celui qui consacrera le droit des peuples à disposer… de mèmes.