OPINION. « Incursions et interférences russes en l’Europe – pourquoi l’escalade ? », par Michel Duclos, ancien diplomate

Michel Duclos est un ancien diplomate et conseiller spécial à l’Institut Montaigne.
LTD/DR

Michel Duclos est un ancien diplomate et conseiller spécial à l’Institut Montaigne.
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Nous revenons de Tallinn, où se tenait, les 23 et 24 septembre, la conférence annuelle sur la sécurité dans les pays baltes. Beaucoup d’officiels de l’OTAN, le plus souvent militaires, et de nombreux ministres ou experts baltes ou des pays voisins. Une atmosphère rendue évidemment plus lourde par le contexte, celui d’une série d’incursions récentes d’avions et de drones russes sur le flanc Est de l’Otan, auxquelles il faut ajouter (même si cela était moins présent à l’esprit des militaires) les cyber-attaques contre les aéroports de Berlin, Londres et Bruxelles.
Dans la matinée du 19, trois Mig-31, avaient pénétré dans l’espace aérien estonien pendant une douzaine de minutes. Selon les informations diffusées par le gouvernement estonien, ces aéronefs militaires russes ont longé la côte sur environ 180 kilomètres, au-dessus du Golfe de Finlande (sans pénétrer donc sur le territoire terrestre de l’Estonie). Ils ont été interceptés, sur ordre du commandement de l’OTAN, par des avions italiens assurant à ce moment de l’année la « police du ciel » en Estonie. Tallinn a demandé dans les heures suivantes une réunion du Conseil de l’Alliance Atlantique au titre de l’article IV, qui permet une consultation des alliés en cas de « situation préoccupante ».
L’incursion russe dans le ciel estonien était tout sauf un incident isolé. Quelques jours plus tôt, dans la nuit du 9 au 10 septembre, une vingtaine de drones avaient pénétré sur le territoire polonais, venant sans doute de Biélorussie et visant des cibles en Ukraine. Une partie d’entre eux ont été détruits par la défense polonaise. Bien sûr dans les deux cas, il peut s’agir d’erreurs, de négligences ou de défaillances du matériel. Ce qui rend quand même difficile de minimiser la portée de ces incidents, c’est qu’à peu prés dans la même période, des drones ont aussi survolé la Roumanie puis, après les incidents en Estonie, d’autres drones ont semé la perturbation au Danemark et en Finlande
De surcroit, on apprenait que des avions militaires russes avaient déjà à quatre ou cinq reprises depuis le début de l’année violé l’espace aérien estonien. Et les autorités norvégiennes ont par ailleurs fait savoir que leur propre espace aérien avait fait l’objet de franchissements non autorisés de la part d’avions russes à trois reprises en 2025. L’explication la plus simple de la multiplicité des incidents – corrélée, répétons-le, aux cyber-attaques sur des aéroports très importants et sans compter d’autres actes du même genre non connus – tient au comportement systématiquement agressif des militaires ou des agents de Vladimir Poutine. Il y a toutefois forcément une autre interprétation, notamment quand on connait le soin qu’apportent les décideurs militaires (ou les espions) au jeu des « signalements stratégiques ». Nous avancerons pour notre part deux ou trois lectures possibles.
Première hypothèse : le Kremlin comprend qu’il lui faudra encore beaucoup de temps pour faire céder les Ukrainiens ; Poutine n’a pas obtenu de Trump, lors de la réunion d’Anchorage, tout ce qu’il voulait ; il sait que son économie entre dans une zone dangereuse. Il ne peut pas perdre en Ukraine, sauf à devoir rapidement renoncé au pouvoir. Il envisage donc d’élargir la guerre à d’autres parties de l’Europe, peut-être en vue de prendre des gages et d’être ainsi en mesure de renforcer sa main s’il est obligé de négocier un règlement du conflit ukrainien.
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Seconde hypothèse : les Russes ont compris depuis quelques temps que Trump renonce à faire la paix, c’est-à-dire (de leur point de vue) à faire céder Zelenski, mais qu’ il se désengage du dossier. Le président américain transfère la charge du conflit aux Européens, l’Amérique se contentant du rôle de marchand d’armes à ses « alliés » de l’OTAN. Dans ces conditions, le but des incursions et interférences russes est de saper la solidarité transatlantique et intra-européenne, et finalement d’intimider les Européens.
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Enfin, dernière hypothèse, la formule de Napoléon – « on s’engage et puis on voit »- se dit aussi en russe. Les Russes ont donc adopté une ligne tactique – faire feu de tout bois contre les Européens puisque les Américains ne songent qu’à se replier- quitte à embrayer le moment venu sur une stratégie. Dans cette optique, ils ont déjà obtenu un premier résultat, la confirmation du relatif désintérêts de M. Trump pour son rôle de leader de l’Alliance Atlantique. Washington n’a pratiquement pas commenté la plupart des incidents que l’on vient d’évoquer. Et si Donald Trump s’est résolu à articuler une boutade sur la nécessité d’abattre les avions russes se livrant à des incursions, tout le monde a compris que ce ne sont pas les Américains qui prendront un tel risque. Aujourd’hui, les Européens sont donc un peu plus seuls face à l’agressivité russe.