La possibilité du coup d’État. La chronique de Douglas Kennedy
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En 1935, alors que le fascisme étendait son hégémonie sur l’Europe et que des populistes comme Huey Long, en Louisiane, s’égosillaient à défendre le « petit peuple » tout en fustigeant Roosevelt et son New Deal, le grand Sinclair Lewis publiait un roman d’anticipation. Il y racontait l’histoire de Berzelius « Buzz » Windrip, un candidat autoritaire surgi de nulle part qui remportait la présidence.
Élu sur un programme de réformes fiscales et sociales draconiennes, il achetait les votes en promettant 5 000 dollars à chaque citoyen en cas de victoire. Il martelait les thèmes habituels de la droite radicale : Dieu, le drapeau, la famille. Puis, suivant à la lettre le manuel hitlérien de 1933, Windrip devint le dictateur ultime, renversa le Congrès et s’appuya sur des milices paramilitaires pour imposer le règne de son parti unique.
Sinclair Lewis, Prix Nobel de littérature, était un observateur averti du conformisme et de l’étroitesse d’esprit américains. Dans ses romans comme Main Street ou Babbitt, il mettait à nu la bassesse humaine cachée derrière le décor de carte postale des petites villes, ainsi que l’obligation servile de soutenir un mode de vie dicté par les grandes entreprises. Quand on songe que ces œuvres datent de plus d’un siècle, il est clair que Lewis était un visionnaire, capable de déceler l’hypocrisie et la propension au darwinisme social inhérentes à l’identité américaine.
Au regard de ce qui se joue actuellement sur le front intérieur, il n’est guère surprenant que le titre du roman précité sur l’avènement fictionnel du premier dictateur de l’histoire des États-Unis soit devenu un mot d’ordre : « Impossible ici » (« It Can’t Happen Here »).