Nice et le bleu du « 06 » : la chronique politique de Jules Pecnard

Découvrez la chronique de Jules Pecnard.
LTD/DR

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Cela faisait quelques mois que ces deux-là mijotaient un coup. Ce lundi 23 février, Éric Ciotti a publié sur X une photo de lui posant avec son « ami » François Fillon dans un restaurant niçois. Leur proximité date : le député des Alpes-Maritimes a été directeur de campagne de l’ancien Premier ministre lorsque celui-ci briguait la présidence de l’UMP fin 2012. Depuis la défaite filloniste à l’élection présidentielle de 2017, ils ont gardé une relation étroite.
Le timing de cette publication n’a toutefois rien d’anodin. Éric Ciotti est tête de liste aux municipales à Nice sous la bannière de l’Union des droites pour la République (UDR), petit parti qu’il a fondé et dont la maison-mère s’appelle le Rassemblement national (RN). Il vise à déloger le maire sortant, Christian Estrosi, ex-Les Républicains (LR) comme son rival mais qui s’est associé, lui, à Édouard Philippe après avoir rallié Emmanuel Macron. Ce choix, François Fillon ne l’a jamais pardonné à son ancien ministre de l’Industrie.
À ce stade, il est impossible de savoir comment s’achèvera ce scrutin, qui s’annonce serré. Il est possible, en revanche, de dire que son impact sur les équilibres politiques des Alpes-Maritimes sera décisif pour la suite. « L’enjeu par rapport à 2027, ici, c’est l’union des droites, point barre, analyse un estrosiste de poids. Si on gagne, on privera Ciotti d’une rampe vers Matignon. Si on perd, une partie du département basculera à l’UDR, avec les répercussions que cela peut avoir pour tout le pays. C’est majeur. »
Lorsqu’il a rompu avec LR au lendemain de la dissolution de 2024 pour devenir partenaire de l’extrême droite, Éric Ciotti n’a emmené avec lui presque aucun cadre national de son ancienne famille ; il est parvenu, en revanche, à remporter sous sa nouvelle bannière les trois circonscriptions qui empiètent sur Nice (dont la sienne) lors des législatives anticipées. C’était là une première brique dans son œuvre de reconfiguration du « 06 ».
Au conseil départemental, beaucoup de membres étiquetés LR roulent en réalité pour le patron de l’UDR. C’est le cas du premier d’entre eux, Charles Ange Ginésy, président des Alpes-Maritimes : encarté au parti de Bruno Retailleau, il est surtout un très proche d’Éric Ciotti, son prédécesseur au poste, à qui il a confié les rênes de la commission des finances du département. Ce jeu de chaises musicales a d’ailleurs fait l’objet, début 2025, d’une plainte déposée par l’association anticorruption Anticor auprès du parquet de Nice.
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Beaucoup d’élus maralpins voient bien Charles Ange Ginésy (jadis député-suppléant… de Christian Estrosi) briguer les sénatoriales prévues à l’automne prochain. Une victoire d’Éric Ciotti à Nice, à laquelle pourraient s’ajouter celles du RN à Cagnes-sur-Mer et à Menton, libérerait un important contingent de grands électeurs favorables à l’extrême droite dans les Alpes-Maritimes. Sur les cinq sièges de sénateurs disponibles au niveau du département, tous sont LR, mais il y en a déjà un dont le détenteur, le ciottiste Henri Leroy, assume de verser sa cotisation d’élu à l’UDR. Un ou deux supplémentaires pourraient être remportés par la coalition dominée par le RN.
Il n’y a pas que cela. Au conseil départemental, le maire LR de Cannes, David Lisnard, ainsi que sa députée affidée Alexandra Martin, épaulent en sous-main l’adversaire de Christian Estrosi, tout comme le maire LR de Grasse, Jérôme Viaud. La sénatrice Alexandra Borchio-Fontimp et le maire d’Antibes, Jean Leonetti, sont accusés d’être ambigus par un autre éminent tandem du « 06 », la députée LR Michèle Tabarot et son frère Philippe, ministre des Transports du gouvernement Lecornu – et qui entend bien redevenir sénateur. Ayant choisi de rester dans un état d’esprit « socle commun », à savoir une alliance entre la droite et le centre en vue de 2027, le clan Tabarot ne subsistera politiquement qu’en contenant la poussée frontiste dans son fief.
Rappelons qu’en 2007, les Alpes-Maritimes étaient le département où Nicolas Sarkozy atteignait son plus haut score de toute la France : plus de 68% au second tour de la présidentielle. Encore en 2012, alors que le sortant UMP perdait l’Elysée, il engrangeait 64,3% à l’échelle maralpine. À partir de 2017, l’offre s’est éparpillée entre lepénistes et macronistes. En 2022, fait notable, 14% des suffrages s’y sont reportés sur Éric Zemmour, le double de son score national, tandis qu’aux européennes de 2024, la liste conduite par Jordan Bardella y a atteint les 37,7%. C’est cet électorat de « droite radicalisée », pour reprendre le terme d’un proche de Laurent Wauquiez, dont Éric Ciotti entend faire son succès. Ce faisant, il parachèverait la transition du bleu de cette terre sarkozyste vers un bleu marine bardelliste.