L'ancien Premier ministre français Bernard Cazeneuve lors du forum estival du MEDEF intitulé « La Rencontre des Entrepreneurs de France (LaREF) », à Paris, le 30 août 2022.
Il y a quelques semaines, le pape Léon XIV publiait sa première encyclique, Magnifica humanitas, sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Il a voulu faire pour la révolution numérique ce que Léon XIII avait accompli avec Rerum novarum : prendre clairement parti pour la dignité humaine quand le monde change trop vite. C’est une question de civilisation.
Je ne suis pas de ceux qui redoutent le progrès. J’ai toujours cru que la technologie, bien orientée, est une chance pour l’humanité. Il serait d’ailleurs absurde de parler aux Français comme à un peuple rétif ou naïf : ils sont parmi les premiers utilisateurs au monde des grands services numériques.
Il s’agit d’un bouleversement d’une ampleur comparable à la révolution industrielle. Le FMI estime qu’environ 40 % des emplois mondiaux sont exposés à l’IA, et jusqu’à 60 % dans les économies avancées comme la nôtre. Celle-ci ne touche plus seulement l’ouvrier ou l’employé d’exécution. Elle atteint les cadres, les journalistes, les médecins et les artistes.
C’est tout le cœur de notre société tertiaire, qui représente 76 % des emplois en France. Cette étape du capitalisme technologique aura des conséquences majeures sur l’emploi et le revenu des Français. Le prochain défi ne sera plus seulement celui des modèles de langage. Il sera celui des systèmes capables d’agir, de voir, de piloter des robots, des organisations entières.
Attention aux mauvaises réponses
Au-delà du choc économique, ce bouleversement nous pose une question plus profonde. L’IA n’est pas seulement un sujet économique et social, elle est un sujet anthropologique.
Il faut envisager une troisième voie : une nation qui met la technologie au service de l’humain.
Ce qui rend ce moment particulièrement singulier, c’est le retournement que nous observons parmi ceux-là mêmes qui ont construit cette révolution. Les dirigeants de la Silicon Valley réclament aujourd’hui des protections collectives, et Anthropic publie même régulièrement des recherches qui alertent sur le risque que les systèmes les plus avancés échappent aux intentions de leurs concepteurs. Quand les fabricants doutent, le politique ne peut pas se taire.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
Ce retournement porte en lui une leçon majeure. Or ce sont désormais les acteurs les plus avancés du capitalisme technologique qui reprennent une préoccupation légitime : le marché ne suffit pas.
Face à cette réalité, la politique française a deux mauvaises réponses disponibles. La première est la technophilie naïve qui réduit l’IA à une opportunité de croissance, la seconde le repli, ou l’étatisation intégrale. Ces deux impasses laissent les Français sans réponse à la question essentielle : qui bénéficiera de la productivité des machines ?
Il nous faut donc envisager une troisième voie : une nation qui se tient debout, qui protège les salariés, qui investit dans la recherche et qui met la technologie au service de l’humain. C’est pourquoi je crois nécessaire de bâtir une politique française et européenne de l’IA, autour de trois exigences.
La première est une exigence de justice. Les gains de productivité permis par l’automatisation ne peuvent être captés par quelques monopoles numériques. Il faut donc mieux imposer les rentes technologiques et les superprofits liés à l’automatisation. Cette fiscalité ne doit pas décourager l’innovation : elle doit viser les rentes, non les chercheurs.
La deuxième est une exigence de protection. Un salarié ne doit jamais devenir l’objet silencieux d’une décision algorithmique qu’il ne comprend pas, ne peut contester. Il faut garantir un droit à l’information, un droit au recours lorsque l’IA entre dans l’organisation du travail. La décision finale concernant une personne doit demeurer humaine, identifiable et contestable.
Allons-nous laisser cette révolution se faire sur les travailleurs, sur les territoires, ou allons-nous la faire avec eux et pour eux ?
La troisième est une exigence de service public et de souveraineté démocratique. L’IA peut aider un médecin à poser un diagnostic, un professeur à mieux accompagner un élève. Elle peut aussi devenir un instrument de surveillance ou de ciblage militaire. Nous devons soutenir massivement la recherche publique, faciliter l’accès des chercheurs et des entreprises européennes à la puissance de calcul, et éviter que deux ou trois entreprises américaines ou chinoises contrôlent seules l’accès mondial à l’information. Le blocage récent des deux derniers modèles d’Anthropic à l’ensemble des utilisateurs étrangers est venu rappeler avec quelle brutalité cette dépendance peut se révéler.
La question est simple : allons-nous laisser cette révolution se faire sur les travailleurs, sur les territoires, ou allons-nous la faire avec eux et pour eux ? La réponse est au cœur du projet que la France doit porter dans la perspective de la prochaine élection présidentielle. Elle ne doit être abandonnée ni aux prophètes de la dérégulation, ni aux nostalgiques de l’État, ni aux puissances étrangères qui fixeraient nos normes, nos dépendances et nos imaginaires. Le progrès n’est jamais juste par nature. Il le devient par la volonté politique. C’est cette volonté qu’il faut aujourd’hui retrouver.