OPINION. « Les voies de l’IA ne sont pas impénétrables »

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Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
La date du 15 mai ne doit rien au hasard. En signant, il y a quelques jours, sa première encyclique intitulée « Magnifica Humanitas » — Magnifique Humanité — dont la publication est annoncée pour le 25 mai, Léon XIV entend placer son pontificat dans le sillage d’un autre grand texte de l’Église : Rerum Novarum. Publiée en 1891 par Léon XIII, cette encyclique fondatrice s’était saisie de la question sociale née de la révolution industrielle. Elle interrogeait l’ouvrier face à l’usine et à la machine, le salaire face au capital. Cent trente-cinq ans plus tard, le décor n’a plus rien à voir, mais l’enjeu demeure : il ne s’agit plus seulement d’évoquer l’Homme confronté à la machine qui produit, mais de l’Homme face à une machine qui absorbe ses mots, imite ses raisonnements, anticipe ses désirs et simule jusqu’à ses émotions.
Avec Magnifica Humanitas, Léon XIV semble vouloir soumettre l’intelligence artificielle à une question ancienne, mais redevenue brûlante à l’ère de l’IA : celle de la dignité humaine. Le symbole sera d’autant plus fort que la présentation du texte devrait se faire en présence de Christopher Olah, cofondateur d’Anthropic. Saisissant contraste entre une institution qui pense en siècles, place l’humain au centre de sa doctrine sociale et rappelle la primauté du bien commun et de l’altérité face à une industrie qui raisonne en modèles, en versions et en levées de fonds, tout en se rêvant en puissance démiurgique.
Car ce n’est peut-être pas tant notre humanité que l’IA cherche à plagier que les attributs mêmes du divin : l’omniscience, par ses savoirs infinis, l’omnipotence, par sa capacité annoncée à tout transformer ; l’omniprésence, par son intrusion continue dans nos conversations, nos décisions, nos émotions. Après avoir augmenté l’Homme, les ingénieurs de l’IA à la tête des « Big Techs », ont la tentation de créer un nouveau Dieu, comme le suggère Gabrielle Halpern dans son dernier essai Intelligence artificielle : et l'homme créa Dieu.
C’est précisément ici que Magnifica Humanitas devrait fixer des limites. À un moment où les machines captent des pans entiers de nos vies, la révolution de l’IA pourrait faire de l’humain non plus seulement une force de travail, comme au temps de l’usine, mais un être profilé, accompagné pour être mieux retenu, rassuré pour être rendu dépendant. La promesse est douce : moins de fatigue, plus d’efficacité, plus de personnalisation, plus de proximité. Mais elle a un prix : celui d’une dépossession progressive de notre jugement, de notre attention, de notre intériorité — et, peut-être même, d’une part de notre humanité.
À l’instar de Laudato si’ — Sur la sauvegarde de la maison commune — publiée en 2015 sur la question écologique, Magnifica Humanitas devrait faire date. Non pour refuser la technique, ni pour céder à une peur stérile de la machine, mais pour rappeler que l’homme se définit aussi par sa grandeur fragile : ses doutes, ses lenteurs, ses contradictions, son besoin de sens, tout ce que la rationalité algorithmique ne sait ni mesurer complètement ni respecter spontanément.
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Une IA peut être merveilleuse lorsqu’elle soigne, traduit, éduque, accompagne, libère du temps ou élargit l’accès au savoir. Elle devient inquiétante lorsque son objectif consiste à maximiser la dépendance, l’engagement, la captation de données ou la substitution à la relation humaine. Comme souvent en matière de technologie, le problème n’est pas seulement l’outil, mais l’usage que l’on décide d’en faire, les finalités qu’on lui assigne et les limites que l’on accepte — ou non — de lui imposer.
Magnifica Humanitas ne devrait donc pas être une célébration naïve de l’Homme, mais un rappel de sa grandeur et de ses vulnérabilités. L’humanité n’est pas magnifique parce qu’elle serait toute-puissante. Elle l’est parce qu’elle est fragile. Parce qu’elle cherche du sens. Parce qu’elle a besoin des autres. Parce qu’elle peut faire le mal et choisir le bien. Parce qu’elle ne coïncide jamais totalement avec ce que l’on peut mesurer d’elle.
La grande question du notre siècle n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle dépassera l’intelligence humaine. Elle sera de savoir si les humains que nous sommes accepteront de se laisser réduire à ce que les machines comprennent de nous. Face à cette tentation d’un nouveau « Deus numérique », il faudra rappeler une évidence : les voies de l’IA ne sont pas impénétrables. Elles ne relèvent pas du mystère, mais de choix ; non de la foi, mais de la responsabilité belle et bien humaine.
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