OPINION. « Transformer nos façons de concevoir les villes pour qu’elles restent habitables : une urgence », par Emmanuel Desmaizières, directeur général de Bouygues Immobilier
Repenser l’urbanisme pour s’adapter aux conséquences des crises climatiques, c’est le créneau du directeur général de Bouygues Immobilier.
L’été dernier encore, des millions de Français ont éprouvé ce que les rapports scientifiques décrivent depuis plus de vingt ans : nos villes ne sont plus adaptées au climat qui s’installe. Et cette dernière semaine de mai, avec des températures dépassant déjà les 32 degrés dans plusieurs villes françaises, ce constat s’impose une nouvelle fois avec force. Pourtant, à chaque épisode caniculaire, le débat public semble se refermer sur les mêmes réponses immédiates : conseils de prudence, volets clos, recours accru à la climatisation. Comme si la chaleur urbaine relevait uniquement d'un phénomène extérieur, alors qu'elle est pour une large part le produit direct de la manière dont nous avons fabriqué nos villes depuis plusieurs décennies.
Pendant longtemps, et avec une lucidité encore insuffisante sur les conséquences environnementales de nos choix, nous avons construit des villes largement minérales : places dallées, rues dépourvues d'arbres, cours d'école bétonnées. Les conséquences en sont aujourd'hui tangibles : des îlots de chaleur où les écarts de température avec des zones végétalisées atteignent plusieurs degrés, des quartiers désertés l'été, des logements devenus difficiles, voire impossibles à habiter pendant plusieurs semaines par an.
Ce constat dépasse désormais la seule dimension environnementale et celle du confort des habitants. Il engage des enjeux de santé publique, de qualité de vie et, plus largement, d'égalité territoriale. Car nous ne sommes pas égaux face à la chaleur. Les conditions de vie diffèrent profondément entre un logement traversant ou protégé et entouré d'espaces végétalisés, et un appartement exposé, peu ventilé, situé dans un environnement très minéral. Lorsque la ville n'offre plus suffisamment d'ombre, de fraîcheur ou de respiration, ce sont d'abord les plus fragiles, ceux qui disposent du moins d'espace, du moins d'alternatives, du moins de capacité à s'adapter individuellement, qui en subissent les effets.
Assumer cette réalité doit nous conduire à faire évoluer durablement nos façons de faire. Il ne s'agit plus de répondre à des épisodes isolés, mais d'intégrer une réalité climatique structurelle dans la manière de concevoir et de transformer la ville. Autrement dit, de passer d'une adaptation subie à une adaptation pensée.
Nous ne sommes pas égaux face à la chaleur
Car la valeur d'une ville se mesurera désormais aussi à sa capacité à rester habitable dans la durée, tout en se reconstruisant sur elle-même, pour lutter contre l’étalement urbain. Cette capacité repose sur des leviers désormais bien identifiés : l'organisation des bâtiments et de la mobilité, la qualité des espaces extérieurs et des sols, la place du végétal, la gestion de l'eau, le choix des matériaux. Pris isolément, ces leviers ont un impact limité ; pensés ensemble, ils permettent de créer des environnements plus robustes, capables d'offrir des conditions de vie adaptées aux évolutions climatiques. Un quartier ou un bâtiment ne subit pas passivement son environnement : il en amplifie ou en atténue les effets.
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À l'échelle d'un quartier, les effets sont immédiats. Une place minérale devient difficilement utilisable aux heures chaudes, tandis qu'un espace végétalisé, laissant circuler l'air et offrant de l'ombre, reste fréquenté. Désimperméabiliser les sols, transformer des friches ou d'anciens parkings, redonner une place à l'eau : ces choix ne relèvent pas du détail urbain. Ils modifient concrètement la manière dont la ville absorbe, retient ou atténue les effets du climat.
Coordonner des expertises
Ces choix ne sont pas seulement techniques. Ils engagent directement la responsabilité de ceux qui fabriquent la ville et la place qu'ils accordent à l'habitabilité. Le métier de promoteur immobilier, déjà profondément utile à l'heure où il manque près de 1,5 million de logements en France, doit continuer à se transformer ; d'autant qu'il n'est pas seulement un producteur de logements. Les projets qu'il développe sont le point de convergence entre les attentes des collectivités, les contraintes économiques et les usages des habitants. Le promoteur devient alors un ensemblier capable d'articuler des solutions, de coordonner des expertises et d'arbitrer entre des options dont les conséquences se font sentir durablement dans la vie quotidienne.
Assumer pleinement ce rôle, c'est intégrer le dérèglement climatique comme une donnée structurante de la conception. C'est sortir de réponses standardisées pour proposer des projets adaptés à leurs contextes. C'est, enfin, faire de l'habitabilité un critère central de la valeur urbaine. Dans cette approche, le rafraîchissement trouve naturellement sa place : non comme une réponse isolée, mais comme l'un des leviers d'une réflexion globale, au même titre que la décarbonation, déjà largement intégrée dans les cadres réglementaires.
C'est en articulant les enjeux d'atténuation et d'adaptation au dérèglement climatique que nous pourrons contribuer à une ville encore vivable : une ville qui protège autant qu'elle accueille, et qui ne se contente pas de loger ses habitants, mais leur offre des conditions de vie compatibles avec les réalités climatiques de demain.