Une note de l'assureur Axa Climate, révélée par La Tribune, met en lumière une menace climatique discrète, la « chaleur chronique ». Celle-ci produit déjà des conséquences dommageables pour l'économie. Explications.
Cette menace climatique est moins spectaculaire que les canicules extrêmes, mais tout aussi dommageable pour la vie en société et l'économie. Son nom : la « chaleur chronique ». Soit la hausse progressive et durable des températures, avec pour résultante la modification profonde des conditions climatiques habituelles. Et donc des activités humaines et économiques.
Dans une note que s'est procurée La Tribune, Florian Gallo, climatologue chez Axa Climate, une filiale de l'assureur du même nom, explique et alerte sur ce phénomène déjà à l'œuvre en France.
Il utilise une analogie pour expliquer : « Quand on est locataire, quelques réparations ponctuelles peuvent coûter cher, mais sur quinze ans, ce qui coûte le plus, c’est l’augmentation progressive du loyer. »
« On parle beaucoup des 35 °C au mois de mai, et c'est important de le faire. Mais on évoque beaucoup moins les 20 ou 23 °C observés en février dernier. Pourtant, pour certains secteurs, ces températures anormalement élevées sont parfois encore plus dommageables. »
Déjà des impacts visibles sur l'agriculture
Dans sa note intitulée « Stress thermique : comme une grenouille dans l'eau bouillante ? » l'expert décrit les conséquences des hausses de températures. Il passe en revue différents domaines clés au bon fonctionnement de la société.
À commencer par l'agriculture, qui apparaît comme l’un des premiers touchés par la hausse anormale des températures. La note prend pour exemple les dégâts causés sur la production de champagne en région rémoise, après un épisode de gel tardif au printemps 2026.
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En cause : des températures exceptionnellement douces en février ayant provoqué un « débourrage précoce des bourgeons, ensuite détruits par le retour du froid ». « Des bourgeons qui ont débourré au mois de février deviennent beaucoup plus sensibles à un gel tardif », explique Florian Gallo.
Derrière, un « risque de rendement catastrophique » cet été. Comme en 2021, où un phénomène similaire a provoqué une baisse de 30 % de la production de vin dans certaines régions françaises.
Au-delà des épisodes ponctuels, certaines cultures pourraient progressivement devenir inadaptées à leur territoire historique. « Ce n’est pas forcément parce qu’il fera 40 °C en été, mais simplement parce qu’il fera 2 °C de plus tous les étés », explique le climatologue.
Le chardonnay ou le pinot meunier pourraient ne plus être adaptés à certaines régions. Conséquence : les investissements viticoles remontent déjà vers le nord de l’Europe, notamment dans le Kent britannique ou en Belgique.
Des pertes de productivité « non négligeables »
Autre effet souvent sous-estimé par les études : la baisse de productivité durable liée aux températures élevées. Et là encore, pas seulement dans le cadre d'épisodes caniculaires.
« À 23 ou 24 °C ressentis, on travaille déjà moins vite, indique Florian Gallo. Les gens prennent davantage de pauses, il y a plus d’absentéisme lié aux problèmes de santé, notamment dans les métiers exposés, comme la construction ou les travaux agricoles — en somme, des emplois qui nécessitent un travail en plein air. »
Selon la note d’Axa Climate, certaines régions d’Asie du Sud pourraient perdre jusqu’à 7 % de productivité supplémentaire d’ici le milieu du siècle en raison de la chaleur et de l’humidité. Aux États-Unis, certaines zones du sud-est enregistreraient déjà des pertes se chiffrant en plusieurs points de PIB. « Ce n’est clairement pas négligeable », pointe l'expert.
Une facture énergétique en hausse
La « chaleur chronique » modifie également les besoins énergétiques, selon la note, qui prend l'exemple, visible, de la généralisation de la climatisation. D'après les experts, les ménages équipés de climatisation consomment en moyenne 36 % d’électricité supplémentaire dans le monde.
Dans le sud-est des États-Unis, une augmentation de 20 % de la consumption d'énergie des ménages est prévue, à cause des besoins en refroidissement. Et ces derniers, souligne la note de Florian Gallo, progressent plus rapidement que les besoins décroissants en chauffage.
« Là encore, le sujet, ce n’est pas seulement les jours à 40 °C. C’est le fait qu’au lieu d’utiliser la climatisation uniquement en juillet et en août, on va l’utiliser de mi-mai jusqu’en octobre. »
La montagne, zone à risque
Certaines zones géographiques, comme celles situées proches des massifs montagneux, sont aussi déjà impactées. En Inde, souligne l'étude, plus de la moitié de la production hydroélectrique « dépend directement des glaciers de l'Himalaya ». Celle-ci est donc menacée dans un pays qui est toujours en pleine électrification de ses immenses régions.
Le tourisme hivernal est aussi à risque. D'après différentes études, une diminution de 30 à 50 % du nombre de jours de neige est à prévoir sur les massifs montagneux français. Un phénomène qui menace la viabilité économique de la plupart des stations de ski du pays d'ici 2050.
Difficile adaptation
« S’adapter aux variations de température chroniques n’est pas seulement un impératif environnemental, c’est aussi un impératif économique », insiste Florian Gallo.
Mais l’adaptation se heurte à une difficulté économique majeure. Il existe en effet un décalage entre le coût immédiat des investissements et leurs bénéfices futurs. « À l’échelle mondiale, les études le disent, un dollar investi dans l’adaptation rapporte entre 7 et 10 dollars de bénéfices futurs », rappelle Florian Gallo. « Mais pour une petite commune ou une PME, investir aujourd’hui pour économiser dans trente ans est beaucoup plus compliqué. ...»
Le climatologue rejoint ainsi le concept de « tragédie des horizons » popularisé par l'actuel Premier ministre canadien Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre. Selon lui, les horizons économiques et politiques traditionnels restent trop courts face à un phénomène climatique exigeant une vision de long terme.
Le risque de cette approche est réel. À force de se focaliser sur les catastrophes visibles, les gouvernements sous-estiment les effets plus lents mais structurels du réchauffement climatique. Un reproche fait d'ailleurs ce jeudi par certains experts et leaders politiques d'opposition au gouvernement Lecornu dans le cadre de la gestion de l'actuel vague de chaleur précoce.
« La différence entre la grenouille et nous, c’est la conscience. Nous pouvons mesurer le réchauffement, modéliser les seuils. C'est précisément cela, l'adaptation : la décision de sauter avant que l'eau ne bouille. »