OPINION. « La santé mentale dans le sport est un sujet clé » par Amélie Oudéa-Castéra et Marie-Amélie Le Fur
Marie-Amélie Le Fur, présidente du comité paralympique et Amélie Oudéa-Castéra, présidente du comité national olympique français s'adressent à « La Tribune Dimanche » pour souligner l'importance de la santé mentale au sein des pratiques sportives.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Comment a évolué la place de la santé mentale, dont on célébrait la journée mondiale vendredi 10 octobre, dans le sport de haut niveau ? AMÉLIE OUDÉA-CASTÉRA — Le sujet a longtemps été tabou, avant qu’il ne soit évoqué par des très grands, comme Michael Phelps ou Simone Biles. Nous avons voulu aller au-delà, en assumant que c’était un sujet clé, qu’il fallait prendre le taureau par les cornes et mettre en place un dispositif. On a été très touchés par les chiffres : au lendemain des Jeux de Paris, un athlète sur cinq s’est dit en grande difficulté psychologique. Et si 95 % de ces athlètes mettaient en avant l’importance de l’accompagnement, seulement un tiers y avait recours.
MARIE-AMÉLIE LE FUR — Il a longtemps subsisté l’idée que parler de santé mentale irait à l’encontre de l’image que l’on se fait du champion, qui doit être fort, donc fort mentalement. En France, on a aussi souvent fait la confusion entre préparation mentale et santé mentale. Alors qu’il s’agit de sujets complémentaires. Quand on traite de la préparation mentale, on est sur le thème de la performance. Alors qu’aborder la santé mentale c’est se positionner sur le terrain du bien-être. Or, à haut niveau, cette question du bien-être de nos athlètes n’était pas appréhendée, ou peu. Je l’ai vécu moi-même en début de carrière [elle a décroché neuf médailles paralympiques en athlétisme entre 2008 et 2020] : derrière mes deux premiers Jeux, j’ai fait deux burn-out.
Dans vos échanges avec les athlètes, vous avez pu percevoir chez eux ce besoin d’accompagnement ? A.O.-C. Le sujet revenait constamment. Avec cette conviction : oui, on veut la victoire, mais on ne la veut pas à n’importe quel prix. Ces témoignages, émanant par exemple d’Axel Clerget [judo], Tess Ledeux ou encore Perrine Laffont [ski acrobatique], nous ont beaucoup nourris. Il importe de faire comprendre à chacun que demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. Mais au contraire une preuve d’intelligence, de maturité, et la condition pour réconcilier santé et performance.
M.-A.L. On a vu émerger, notamment sur les derniers Jeux, le questionnaire de l’état psychologique de l’athlète, dans le cadre de la SMR [surveillance médicale réglementaire]. Au-delà d’être un appui pour le corps médical des fédérations, il permet aussi à l’athlète de prendre conscience du sujet, de mieux l’appréhender et de devenir peut-être force de proposition sur le besoin qui pourrait être le sien.
Vous aussi devez faire attention à votre santé mentale, car le fait que vous soyez bien physiquement et moralement pendant les Jeux sera un élément essentiel pour la performance.
MARIE-AMÉLIE LE FUR
Quels sont les grands axes de votre dispositif ? A.O.-C. On est partis des chiffres issus de notre enquête pour construire, avec le Comité paralympique, l’Insep, l’Agence nationale du sport, et en lien avec le ministère, un vrai plan d’action. Outre une sensibilisation des athlètes et de leur entourage, on a voulu améliorer les conditions de prise en charge et le référencement des spécialistes. Également systématiser leur présence dans les délégations, de façon à assurer un suivi lors des grandes compétitions, où souvent les athlètes se retrouvent seuls. Un programme spécifique, baptisé Épilogue Bleu, est aussi prévu pour les sportifs en fin de carrière, qui sont alors confrontés à un moment de dépression où leur métabolisme change, de même que leur rapport au sport et à l’avenir. Ce programme, qui prévoit un accompagnement global, est en train d’être testé à l’Insep.
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M.-A.L.On est désormais entrés dans une vraie démarche de collecte de la donnée, en mettant l’accent sur le retour d’expérience des Jeux. Qu’est-ce que nos athlètes ont vécu ? Qu’est-ce que nos staffs aussi ont vécu ? Les « welfare officers » dont vient de parler Amélie peuvent être saisis non seulement par les athlètes mais également par les membres de l’encadrement. Et sur le volet sensibilisation, il s’agit de leur dire : « Vous aussi devez faire attention à votre santé mentale, car le fait que vous soyez bien physiquement et moralement pendant les Jeux sera un élément essentiel pour la performance. »
A.O.-C. On sait aujourd’hui que seulement 4 % de ces encadrants sont accompagnés. On va donc avoir besoin de monter en puissance dans ce travail d’ensemble. Besoin aussi de complément de financement avec le temps. D’où l’appel que nous lançons à des partenaires susceptibles de nous accompagner sur ces sujets.