Le vrai visage des « drogués ». La chronique d’Apolline de Malherbe

Retrouvez la chronique d'Apolline de Malherbe.
LTD/CHRISTOPHE MEIREIS/ABACAPRESS

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« Un jour, on m’a fait goûter, et j’ai aimé. Je devais avoir 13 ans. Et depuis mes 13 ans, j’ai pas arrêté jusqu’à mes 50 ans. C’était il y a deux ans. » Héloïse travaille dans une boulangerie des Alpes-de-Haute-Provence. À Annot. Elle a la voix éraillée. Elle tousse parfois, et on sent son souffle fatigué. Il était 7h30 quand elle m’a appelée sur RMC, ce mardi matin. Je venais de faire un sujet sur l’explosion de la consommation de drogue en France.
L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, l’OFDT, révèle que « la demande de cocaïne n’a jamais été aussi forte ». Héloïse poursuit : « La drogue, je suis tombée dedans comme on tombe en religion, si je puis m’exprimer ainsi. À chaque fois que je déménageais, la seule chose que je regardais, c’était où j’allais pouvoir me fournir. Partout, ma seule obsession, c’était de savoir comment j’allais faire. Et je pouvais faire des kilomètres… Par exemple, là, j’habite à Annot, il fallait que je traverse toutes les montagnes pour aller à Nice me fournir, mais je le faisais : c’était une obsession. »
J’ai souvent reçu Frédéric Ploquin, journaliste spécialiste du grand banditisme et du trafic de drogue. En 2023, il a réalisé un documentaire saisissant, La drogue est dans le pré : « Le marché de la drogue a conquis tous les territoires. Les stupéfiants sont en vente partout, y compris dans les villes moyennes et les campagnes les plus reculées. Ils ont essaimé dans cette France qui se croyait à l’abri. » Il précise la stratégie des trafiquants : faire baisser les prix pour toucher une population plus large. « Les trafiquants préfèrent avoir un client fidèle et régulier, par exemple un travailleur de la restauration, de la pêche ou de l’agriculture, plutôt que d’avoir un jeune bobo qui va acheter sa ligne pour aller en boîte de nuit. »
Héloïse me raconte : « J’ai pris beaucoup de shit. Et plus ça allait, plus je prenais de la coke. Avant, c’était 90 ou 100 euros le gramme, y a trente ans. Maintenant, au quartier des Moulins à Nice, le gramme est à 40 euros, mais vous pouvez prendre des toutes petites capsules à 10, 20, 40 euros… J’ai toujours réussi à aller travailler. Mais des petits boulots… Au début, j’avais des responsabilités, j’étais directrice dans un bureau, je parle de ça il y a vingt ans, et c’est là que je n’ai pas tenu le rythme. Parce qu’il fallait aller en présentation client… Je n’ai pas tenu, et depuis je n’ai fait que régresser au niveau emploi. »
Le consommateur de drogue « festive » n’a pas pour autant disparu. C’est l’autre marché, pour les trafiquants. Plus cher, moins régulier, mais tout aussi conquérant : la consommation de drogues de synthèse, l’ecstasy et la MDMA, a explosé de 400 % en dix ans. Chris aussi m’a appelée ce mardi matin, il était sur les routes, il est commercial dans les Landes.
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« J’en ai eu consommé. Je prenais de la cocaïne, un peu de LSD, de l’ecstasy et de la MDMA de temps en temps, en soirée. Faut savoir, Apolline, que dans le Sud-Ouest c’est monnaie courante. Ça pullule. Biarritz, Hossegor, tout ce secteur. Chez nous, c’est tout le monde qui en prend ! En soirée, même les patrons ils en proposent, dans les bars, dans les boîtes de nuit, même dans les restaurants. Franchement, Apolline, personne n’en parle, mais les fêtes de Bayonne… on les faisait quand on était gamins, ça avait quelque chose de festif, de sympa, c’était beau. Aujourd’hui, les fêtes de Bayonne, à 2 heures du matin, vous allez trouver plus de cocaïne que de bière ! »
Quand elle raconte comment elle a arrêté, Héloïse a la voix à la fois déterminée et fragile. « Ça fait deux ans que j’ai tout quitté : 50 ans, et encore aller dans les cités pour chercher sa came… À un moment, je me suis regardée dans la glace, j’ai trouvé que c’était pitoyable. Alors, comme un pansement qu’on enlève, j’ai regardé le dernier bout de shit. Je l’ai posé. Et je suis partie. J’ai laissé ma vie derrière moi. J’ai quitté mon mari, j’ai quitté la drogue, j’ai quitté tout. »
Je lui demande quel regard elle porte sur sa vie. Elle me répond en hésitant : « J’ai quatre enfants. Les trois derniers, nickel ! Mais la première… » Elle laisse passer un silence, on entend une petite toux caverneuse. Et elle reprend : « Ma fille, elle a 31 ans maintenant. J’ai honte de le dire mais je n’ai vraiment pas été une bonne mère avec elle. Je ne l’ai pas battue ou quoi que ce soit, non, mais j’étais dans la négligence… C’est dur, Apolline. » Et elle ajoute : « Je lutte tous les jours. »
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