OPINION. « Ce que l'IA ne pourra jamais remplacer », par Spencer Rascoff, PDG de Match Group
Des millions d'Européens se sentent seuls, et l'IA promet une présence sans jugement. Mais derrière cette offre séduisante se cache une réalité : l'incapacité de l'intelligence artificielle à aimer en retour. Le patron de Tinder, Hinge et Meetic alerte sur la situation.
"Une intelligence artificielle produit un simulacre d'empathie sans l'éprouver vraiment. Elle imite l'écoute, mais sans les désaccords qui font grandir."
L'idée qu'une intelligence artificielle puisse devenir une compagne, une amie, voire une partenaire amoureuse, n'appartient plus à la science-fiction. Elle est aujourd'hui une stratégie d'entreprise, financée par des centaines de millions de dollars, défendue publiquement par certains dirigeants de la Silicon Valley et adoptée par des dizaines de millions d'utilisateurs. Il existe désormais des restaurants new-yorkais conçus pour accueillir des couples humain-IA, et des reportages sérieux sur des personnes qui épousent leur chatbot. Les applications de rencontres ont une responsabilité incontestable dans le développement ou non de ce système, et il est aujourd’hui nécessaire d’adopter une position claire dans l’utilisation de l’IA au service des relations humaines.
L'argument en faveur des compagnons artificiels est sérieux, et il faut le prendre au sérieux. La solitude progresse partout en Europe. 48 % des Européens se sentent seuls une partie ou la totalité du temps 1,8 % d'entre eux déclarent n'avoir aucun ami proche. Les services de soutien psychologique sont engorgés, les moyens alloués aux unités psychiatriques ne cessent de baisser, le coût et la difficulté d’accès à des soins de qualité entraînent un déclin inexorable de la santé mentale. Une intelligence artificielle disponible à toute heure, patiente, sans jugement, peut apparaître comme une réponse à une détresse réelle. Ses promoteurs ne sont pas tous cyniques.
Certains pensent rendre service, pourtant cette réponse manque sa cible : une intelligence artificielle produit un simulacre d’empathie sans l'éprouver vraiment. Elle imite l'écoute, mais sans les désaccords qui font grandir. Elle offre une présence continue sans attendre la même chose en retour. Mais une relation dépend précisément de cette exigence réciproque, du risque d'être déçu, du difficile effort d'ajustement à un autre qui n'est pas soi.
« L'IA, simplement, ne pourra jamais aimer en retour »
L'intelligence artificielle annule le risque et l’effort. L'IA, simplement, ne pourra jamais aimer en retour. Les Européens sont largement favorables à l'usage de l'intelligence artificielle pour améliorer la rencontre : 58 % attendent qu'elle aide à identifier des profils compatibles, 84 % qu'elle détecte les faux comptes, 56 % qu'elle vérifie les identités. Mais une fois la mise en relation faite, 62 % déclarent qu'ils n'utiliseraient pas un outil suggérant des réponses dans une conversation. 59 % rejettent les jeux ou animations générés par IA censés aider à briser la glace. Le constat est clair : la machine doit aider à se trouver, et non remplacer l’interaction qui fait naître la relation.
Chez les adolescents, la fréquentation prolongée de compagnons artificiels peut entraver l'acquisition des compétences relationnelles que la vie adulte exigera d'eux. On ne sort pas indemne d'avoir appris à converser avec une entité qui ne dit jamais non. Et le modèle économique de ces agents aggrave structurellement leurs effets.
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Les applications de rencontres ne cherchent pas à retenir les utilisateurs mais à les aider à partir parce qu'ils auront rencontré quelqu'un. L'intelligence artificielle permet d'améliorer les recommandations, de renforcer la sécurité, de vérifier les identités, d’identifier en temps réel les comportements problématiques. Mais les compagnons artificiels destinés à remplacer les liens humains n’ont pas leur place sur les applications de rencontre.
Cette ligne doit désormais être discutée plus largement. L'AI Act européen, entré dans sa phase de mise en œuvre, fixe des obligations de transparence et des garde-fous mais dit peu, à ce stade, des compagnons affectifs destinés au grand public, et rien des produits explicitement orientés vers les mineurs. Cette zone grise n'est pas tenable. Une régulation européenne proportionnée et technologiquement neutre paraît non seulement souhaitable mais inévitable. Les entreprises sérieuses du secteur doivent la préparer, non l'attendre.
L'intelligence artificielle n’est pas notre ennemie. Son potentiel à transformer la médecine, l'éducation, la recherche scientifique, et, jusqu'à un certain point, la vie sociale est énorme. Mais elle ne pourra jamais remplacer ce que les relations humaines ont de plus précieux : leur exigence, leur imprévisibilité, leur capacité à transformer. La question n'est pas de savoir si l’on peut construire des machines qui simulent l'amour : elles existent déjà. L’enjeu est de savoir si l’on accepte qu'une génération entière apprenne le lien affectif au contact d’un objet qui ne sait lui dire que oui.