OPINION. « L’être humain tel que nous le connaissons est appelé à s’effacer », par Sylvain Fort, ancienne plume d’Emmanuel Macron

Sylvain Fort, conseiller en communication du président de la République Emmanuel Macron de 2017 à 2019.
RETMEN/SIPA

Sylvain Fort, conseiller en communication du président de la République Emmanuel Macron de 2017 à 2019.
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L’intelligence artificielle infiltre peu à peu nos existences, comme les réseaux sociaux l’ont fait avant elle. Elle nous devient progressivement indispensable par les multiples services qu’elle rend, comme les plateformes sociales le sont devenues pour la communication privée ou publique.
L’intelligence artificielle pousse toutefois plus loin encore que les réseaux sociaux les conséquences sociales, politiques et psychologiques sur notre humanité. Ce sont ces conséquences que Bruno Patino analyse, les unes après les autres. C’est peu dire qu’il n’en dresse pas un tableau optimiste.
Chaque chapitre détaille, à la lumière des avancées technologiques et des premières analyses sociologiques qu’elles inspirent, les risques qu’elles font peser sur l’humanité. L’interrogation liminaire du livre est claire : sommes-nous face à une rupture technologique ou à une rupture anthropologique ? La conclusion ne l’est pas moins : il s’agit bien d’une rupture anthropologique profonde qui est à l’œuvre.
L’intelligence artificielle affecte notre rapport au réel, qui tend à devenir un récit, et à la vérité, qui devient une option. Elle ruine notre relation à l’autre en en sapant l’authenticité, l’IA devenant psy, amie ou confidente – jusqu’à faire revivre des êtres chers décédés, sapant le mécanisme du deuil, l’un des plus essentiels à notre psyché.
Ce n’est pas tout. L’IA transforme la traçabilité numérique de nos vies, instaurée par les réseaux sociaux, en une « surveillance panoptique » très puissante : « surveillance et invisibilisation sont les deux facettes de notre dystopie numérique », constate l’auteur. Plus profondément encore, ce sont les fondements mêmes de notre vie sociale qui sont menacés.
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L’individu, sans parfois s’en apercevoir, délègue une part de sa vie à la machine comme si celle-ci ne comportait aucun biais : or l’algorithme, et désormais les agents IA, ne sont pas des technologies passives, mais des agents actifs qui orientent ce que nous leur confions.
L’économie de l’attention brillamment évoquée dans un précédent ouvrage, La Civilisation du poisson rouge, a débouché sur cette « économie de la relation » qui est, en réalité, une économie de la fragmentation et d’une solitude de plus en plus narcissique.
Le pacte politique s’en trouve naturellement mis à mal. Le sentiment d’appartenance à une collectivité qui dépasse les clans forgés par la machine se fragilise. La notion centrale de responsabilité est diluée par la prétendue neutralité des plateformes. C’est « la mort de l’humanisme et la fin de l’universalisme », écrit Bruno Patino, ajoutant qu’il n’est pas trop tard pour forger « un nouvel humanisme à l’heure du numérique ».
Cet espoir rassure, mais tout le livre inquiète. Analysant patiemment les effets de la technologie dans tous les segments de l’existence humaine, et proposant un travail de prospective annonçant leur amplification sans précédent jusqu’à rendre l’être humain obsolète, il montre aussi que l’ensemble de la construction technologique fait système.
Que le projet technologique est de part en part éthique et politique – il a d’ailleurs ses penseurs (libertariens, anarchistes, ou messianiques façon Peter Thiel), qui développent explicitement une vision du monde et de la société rompant totalement avec l’idée que nous nous faisons de la démocratie libérale.
En fait, notre propension utilitariste à adopter de nouveaux usages nous fait entrer dans un monde dont, par excès de confiance ou absence de recul, nous ne soupçonnons pas le fond véritable. « Notre accoutumance aura réduit au silence notre absence de consentement » : formule qui dit tout.
Nous nous alarmons des conséquences de l’IA sur nombre de métiers appelés à disparaître. Mais c’est l’être humain tel que nous le connaissons qui est appelé à s’effacer. Et nous ne le voyons encore que confusément. Ce livre nous aide à sortir du somnambulisme sans sombrer dans la panique millénariste.
Une ère s’achève – celle de l’information, née avec Gutenberg, selon Patino – et une autre commence, incertaine et trouble. Le Temps de l’obsolescence humaine réveille et éveille, et formule le pari incertain mais roboratif que l’humanisme n’a pas dit son dernier mot.
Sylvain Fort a lu et aimé le nouvel essai de Bruno Patino. Le temps de l’obsolescence humaine, Grasset, 208 pages, en librairies mercredi 25 mars.
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