Le 16 octobre 1998, l'arrestation d'Augusto Pinochet a stupéfié le monde. Ainsi donc, l'ex-dictateur aux lunettes noires, qui avait gouverné le Chili par la terreur entre 1973 et 1990, pouvait se permettre de voyager. Les Chiliens, eux, n'en revenaient pas : l'ex-tyran pouvait être inquiété, malgré une transition à la démocratie négociée avec ses opposants, qui s'étaient résignés à se contenter de la « justice dans la mesure du possible », une litote qui soulignait que pas grand-chose, justement, n'était possible.
Pour les défenseurs des droits de l'homme, l'arrestation d'un ex-chef d'État dans un pays étranger, le Royaume-Uni, à la demande d'un juge espagnol, pour des faits survenus dans son pays, le Chili, ouvrait la question vertigineuse de la justice universelle.
En ce qui me concerne, j'imaginais parfaitement ce que pouvait ressentir l'ancien tyran : une totale incrédulité. J'avais rencontré Pinochet six ans auparavant, alors même qu'il était convaincu qu'il aurait un jour « [s]a statue à Santiago ». Il avait quitté le pouvoir contre son gré, mais sa Constitution restait en vigueur et il était devenu sénateur à vie. Les démocrates contestaient son impunité mais n'arrivaient pas à fragiliser son immunité. En 1992, j'avais été reçu par un vainqueur.
38, rue de Londres, le nouveau livre de Philippe Sands, raconte l'arrestation et les tentatives des équipes du militaire pour le faire libérer. L'issue était déjà connue. Les développements, eux, ne l'étaient pas, jusqu'à cette révélation finale qu'on taira pour ne pas amoindrir le plaisir de lecture de ce formidable thriller judiciaire. Soyons francs : beaucoup ont cherché des preuves de cette révélation. Personne, jusqu'ici, n'y était parvenu.