La faille stratégique de Retailleau. La chronique politique de Jules Pecnard

La chronique de Jules Pecnard.
LTD/DR

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À Las Vegas, miser sur le rouge à chaque tour s’avère rarement fructueux. C’est pourtant cette stratégie que Les Républicains mettent en œuvre depuis des années contre le Rassemblement national. On l’a à nouveau vu ce lundi soir sur LCI, où Bruno Retailleau a été l’invité de Darius Rochebin. Fraîchement désigné par les adhérents de son parti, le candidat LR à la prochaine élection présidentielle a affiché sa fermeté en matières sécuritaire et migratoire, allant jusqu’à suggérer que l’Espagne soit mise « au ban des nations européennes » en représailles de sa politique de régularisation d’étrangers.
Est-ce suffisant pour se démarquer de l’extrême droite ? Non, probablement. Sur l’immigration, la justice ou le maintien de l’ordre, le RN et les héritiers de l’UMP – auxquels il faut ajouter l’Union des droites pour la République, le satellite lepéniste d’Éric Ciotti – défendent des solutions analogues. La droite classique a beau connaître l’antienne de Jean-Marie Le Pen, « les Français préféreront toujours l’original à la copie », elle estime ne pas avoir le choix : le sarkozysme a trop déçu et l’opinion publique s’est considérablement durcie sur ces sujets. C’est donc sur l’économie, toujours, qu’elle cherche à creuser l’écart.
Interrogé par Darius Rochebin sur l’entretien accordé par le Medef à Jordan Bardella, potentielle tête d’affiche frontiste en 2027, Bruno Retailleau a ainsi rétorqué sèchement : « Je l’attends au tournant ! Qu’est-ce qu’il fait sur la retraite ? Qu’est-ce qu’il fait sur l’assurance-chômage ? Qu’est-ce qu’il fait sur l’assistanat ? » Reprochant à son adversaire de « parler comme un tract », le sénateur de la Vendée s’est inscrit dans les pas de précédents dirigeants de LR comme Laurent Wauquiez, Éric Ciotti ou encore Valérie Pécresse lorsqu’elle briguait l’Elysée en 2022. Sur les comptes publics et le système social, le Rassemblement national serait irrémédiablement étatiste voire socialiste, bref, pas crédible pour diriger le pays.
Au vu des sondages, qui accordent autour de 35 % des intentions de vote à Jordan Bardella, ce choix stratégique peut paraître discutable. Le président du RN, comme Marine Le Pen, a gagné en popularité dans l’ensemble des segments sociologiques du corps électoral – y compris chez les cadres et les retraités, a priori sensibles à un discours économique empreint de libéralisme ou d’orthodoxie budgétaire. Le parti à la flamme a abandonné ses oripeaux les plus antisystèmes, notamment le Frexit, la sortie de l’euro ou la retraite à 60 ans pour tous, et mise sur une plus consensuelle lutte contre les normes administratives, la fraude et la « mauvaise dépense publique ».
C’est là où la droite prend des risques en continuant à dépeindre le RN en formation gauchisante. Depuis les législatives de 2024, lors desquelles Jordan Bardella avait déjà consenti à un lissage du programme de Marine Le Pen afin de le rendre moins coûteux pour l’État, le tandem a multiplié les ponts vers le patronat et la haute fonction publique. Ces prises de contact ont donné lieu à quelques échos peu reluisants dans la presse économique, mais qu’importe : elles contribuent de facto à la normalisation du Rassemblement national. Lequel, une fois connue l’identité de son candidat à la présidentielle, révélera la nouvelle mouture de son programme.
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Tout l’objectif, derrière, sera de préserver le socle populaire du lepénisme sans trop effrayer les milieux financiers. Ce sera difficile, au demeurant. En particulier lorsque le RN devra concilier la réduction des déficits publics de la France et l’abrogation (voulue par Marine Le Pen) de la réforme des retraites entérinée par Elisabeth Borne. En attendant, toutefois, les frontistes grignotent les positions de la droite, par exemple en soutenant des mesures symboliques comme l’élargissement du travail le 1er mai. À défaut de disparaître lorsqu’on regarde dans le détail, la frontière avec la philosophie libérale des Républicains peut devenir floue. A fortiori si le Rassemblement national est incarné en 2027 par Jordan Bardella, qui revendique son absence de dogmatisme en matière économique. Donc sa plasticité.