L’historien Patrice Gueniffey analyse l’incarcération de Nicolas Sarkozy et pointe les fragilités historiques de la légitimité présidentielle en France. Selon lui, le consensus autour des institutions n’a jamais été qu’une « peur de la dissolution », reflétant une instabilité politique durable.LA TRIBUNE DIMANCHE — Que pense l’historien de l’incarcération de Nicolas Sarkozy ?
PATRICE GUENIFFEY — L’emprisonnement d’un ancien président de la République n’est pas un acte anodin. Non seulement il confirme la phrase, désormais fameuse, de François Mitterrand, « Méfiez-vous des juges, ils ont tué la monarchie, ils tueront la République », mais il salit la France, qui n’avait pas besoin d’une humiliation de plus en ce moment. L’individu privé que je suis est triste, d’abord pour notre ancien président, et scandalisé, comme beaucoup, par l’iniquité de la mesure d’exécution provisoire de la condamnation prononcée.
Par ailleurs, l’accusation repose sur l’hypocrisie des règles de financement des campagnes électorales qui, à force d’obsession de la transparence, condamnent les candidats à recourir à des moyens pour le moins opaques. La liberté des dons introduirait en réalité plus de transparence que ces règles aussi absurdes que celles qui encadrent le prétendu cumul des mandats et qui ont eu pour effet de nous faire passer sans transition de la démocratie à la « nullocratie ».
Ce n’est pourtant pas une première dans l’histoire de France. Avant lui, Philippe Pétain et Louis XVI avaient été emprisonnés…
Mais ce sont des cas très différents. Pétain, qui a accédé au pouvoir par un vote des parlementaires dans des conditions douteuses, avait certes pour lui la légalité, mais n’était pas un chef d’État légitime reconnu par tous puisqu’une autre partie de la France était incarnée par le général de Gaulle à Londres. En outre, à compter de l’année 1942, au moment de l’invasion de la zone Sud, plutôt que de démissionner, il se soumet au pouvoir de l’ennemi occupant. Sa condamnation et son incarcération après la Libération pour haute trahison sont donc parfaitement logiques.