Intel : comment un fin négociateur de la Silicon Valley a convaincu Trump
latribune.fr
Acculé par la Maison-Blanche, le patron d’Intel a réussi à convaincre Donald Trump d’investir massivement dans l’entreprise. L’État américain devient actionnaire pour s’assurer que les puces du futur soient fabriquées aux États-Unis et non plus...
Accusé de conflits d’intérêts avec la Chine, Lip-Bu Tan jouait son avenir et celui d’Intel lors d’un tête-à-tête crucial avec le président américain. Découvrez les coulisses d’une négociation éclair qui transforme le fabricant de puces en une entreprise d’État qui ne dit pas son nom. L’enjeu : la survie technologique face à la Chine.
C’était un jeudi, avant l’aube, au cœur de la Silicon Valley, lorsque le PDG d’Intel, Lip-Bu Tan, s’est retrouvé la cible d’une attaque frontale du président des États-Unis.
« Le PDG d’INTEL est en plein CONFLIT d’intérêts et doit démissionner immédiatement », écrivait Donald Trump sur son réseau Truth Social à 4 h 39, le 7 août 2025. En cause : le passé de Lip-Bu Tan qui, avant de prendre les rênes du géant des puces, fut un gros investisseur dans des entreprises technologiques en Chine.
Alors que les dirigeants de Nvidia, AMD, OpenAI ou Amazon avaient déjà tous fait le voyage pour rencontrer le président, le patron du plus emblématique fabricant de puces américain n’avait encore jamais passé de temps avec lui depuis sa nomination en mars. Pour cet homme de 66 ans, la politique n’était pas une priorité. Presque immédiatement après cette charge publique, Intel s’est activé pour obtenir une audience. Ce mouvement a abouti à une rencontre de 40 minutes dans le Bureau ovale, la plus importante de sa carrière.
Le pacte du Bureau ovale
Selon des détails que dévoile Reuters, celui que Donald Trump accusait de soutenir les intérêts de Pékin est ressorti de cet entretien avec un engagement massif du gouvernement américain : une injection de plusieurs milliards de dollars contre une participation de près de 10 % dans le capital.
Cet accord confère à Intel une aura d’entreprise « trop stratégique pour faire faillite » (too strategic to fail). Il ouvre également la voie à une nouvelle ère de la politique industrielle américaine, où l’État pourrait multiplier les prises de participation dans des secteurs jugés critiques. Depuis l’arrivée de Tan, l’action Intel a bondi d’environ 80 %, surpassant les gains du S&P 500 et de Nvidia.
Pourtant, au sein de l’industrie, certains s’interrogent. Si ses talents de négociateur sont incontestables, Lip-Bu Tan possède-t-il la finesse technique nécessaire pour restaurer la domination d’Intel dans la production de puces face à des concurrents comme TSMC ? Un porte-parole d’Intel a balayé ces doutes, affirmant que Tan est « profondément impliqué dans les décisions techniques et les feuilles de route des produits ».
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40 minutes pour convaincre
Avant de franchir le seuil de la Maison-Blanche, Tan a mobilisé ses alliés. Selon des sources proches du dossier, Satya Nadella (Microsoft) et Jensen Huang (Nvidia) se seraient portés garants de son intégrité auprès du président. Pour préparer sa défense, le dirigeant a misé sur son histoire personnelle et son engagement envers les États-Unis, tout en préparant des explications sur ses 600 investissements passés en Chine, dont certains seraient liés au secteur militaire.
Lors de la rencontre, entouré de Howard Lutnick (Commerce) et Scott Bessent (Trésor), Trump a directement interrogé Tan sur son plan de redressement. Tan avait déjà fait savoir à Lutnick qu’il ne souhaitait pas de simples subventions à fonds perdu issues du « CHIPS Act ». C’est alors que Trump a proposé une entrée au capital de l’État en échange de fonds supplémentaires. Tan a accepté.
Le pacte était scellé : 5,7 milliards de dollars de liquidités immédiates et un État fédéral devenant le premier actionnaire. Quelques semaines plus tard, Tan transformait l’essai en sécurisant 5 milliards de dollars supplémentaires auprès de Nvidia.
La méthode du « Venture Capitalist »
Né en Malaisie, formé aux sciences dures puis passé par une école de commerce, Lip-Bu Tan s’est forgé une réputation d’investisseur à la « main d’or ». Sa fortune personnelle est aujourd’hui estimée à plus de 500 millions de dollars.
Chez Intel, il applique une méthode radicale, similaire à celle qu’il avait imposée chez Cadence. Il a déjà réduit les effectifs de 15 %, visant principalement les managers intermédiaires pour favoriser un dialogue direct entre la direction et les talents techniques. « Il a agi de manière décisive pour aplatir la structure », souligne Intel, ajoutant qu’il travaille quotidiennement à restaurer une culture centrée sur l’ingénierie.
Néanmoins, la tâche est immense. Intel dépense des sommes colossales (environ 20 milliards de dollars) pour construire des usines capables de rivaliser avec les meilleurs fondeurs mondiaux. Si les succès diplomatiques s’enchaînent, la réalité industrielle reste complexe.
Une bouée de sauvetage sous haute surveillance
Pour beaucoup d’observateurs, cet accord est une véritable « bouée de sauvetage ». Sans lui, Intel aurait pu succomber à la pression politique. Mais cette situation crée des tensions : des fabricants de puces étrangers opérant aux États-Unis craignent désormais que l’administration ne fasse pencher la balance en faveur d’Intel pour orienter les commandes des clients.
Le département du Commerce récuse cette analyse, affirmant qu’Intel n’a pas de traitement de faveur indu. Mais le défi reste technique : le processus de gravure « 18A », futur fer de lance d’Intel, est toujours en phase de test. Des sources indiquent que Nvidia a récemment testé ce procédé avant de décider, pour l’instant, de ne pas aller plus loin.
Lip-Bu Tan, lui, reste optimiste. En septembre, lors de l’annonce de l’investissement de Nvidia, il rappelait que l’heure était aux collaborations. La pérennité de son pari repose désormais sur une date : 2026, l’année où Intel devra prouver qu’il peut non seulement signer des contrats à la Maison-Blanche, mais aussi produire les puces les plus avancées au monde.