De droite à gauche : Frédérique Segond (directrice de la Mission Défense et Sécurité d'Inria, chercheuse associée à l'équipe ERTIM de l'Inalco), Marc-Antoine Brillant (chef de service de Viginum) et Arno Pons (délégué général du Digital New Deal).
SPÉCIAL AIM 2025 - Entre des deep fakes de plus en plus présents et difficiles à détecter et une philosophie anti-démocratique qui s'affirme, les valeurs européennes sont en danger.
Les quelque 5 000 personnes qui assistaient à la première journée de l'AIM, organisé par La Tribune et BFM Business à Marseille, auront eu du mal à quitter le cœur léger la table-ronde intitulée « Fake news, ingérences étrangères : la démocratie peut-elle survivre à l'ère de l'IA ? ». De fait, non seulement les actes malveillants, et les fake news en particulier, générées par l'intelligence artificielle (IA) sous des formats texte, audio ou vidéo, se multiplient – selon Marc-Antoine Brillant, chef de service de Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères.
Aujourd'hui, des acteurs comme le Russe Doppelgänger, qui mènent des campagnes de désinformation, peuvent envoyer de 80 000 à 100 000 faux contenus par jour. Et ces contenus sont désormais de plus en plus difficiles à détecter. La technologie dans ce domaine a toujours, apparemment, un temps de retard par rapport aux acteurs malveillants, comme le regrette Frédérique Segond, directrice de la Mission Défense et Sécurité d'Inria et chercheuse associée à l'équipe ERTIM de l'Inalco.
Alors que ces opérations avaient autrefois lieu plutôt en période électorale, dans le but évident de manipuler celles et ceux qui vont voter comme cela a été le cas récemment en Roumanie, elles se déroulent, depuis cinq ans environ, dans d'autres contextes, et prennent, selon l'expert de Viginum, prétexte de « faits divers, par exemple, pour influencer les opinions publiques, voire fracturer la société ».
Autre élément, plus nouveau : la saturation de tous les outils utilisés par le grand public – plateformes, réseaux sociaux, etc. – par des contenus faux. Impossible, dans ces conditions, d'y échapper. Pis, des faux se glissent souvent au milieu de contenus tout à fait légitimes. De quoi compliquer encore plus la tâche de ceux qui prennent connaissance de ces contenus et perturber leur discernement. Alors certes, des experts comme ceux de Viginum peuvent remonter à la source ou à ce qui est appelé le « primo-opérateur », souvent basée à l'étranger. Quant à lutter efficacement contre ces tentatives de manipulations, c'est une autre affaire.
Le danger libertarien
D'autant que, selon Arno Pons, délégué général du Digital New Deal, un think tank du numérique, un autre phénomène s'allie au premier, celui de l'arrivée à la Maison Blanche, en janvier de cette année, des Libertariens, dans le sillage de l'élection de Donald Trump. Or ces derniers ne croient pas au couple traditionnel : démocratie et capitalisme. « Ils sont contre le droit et la démocratie, précise Arno Pons. Et l'allégeance dont ont fait preuve les géants des réseaux sociaux de la Silicon Valley à ces préceptes libertariens – en éliminant la modération ou le fact checking, par exemple – est favorable au développement de la menace informationnelle, d'une part, et de l'autre, laisse l'Europe, qui croyait pouvoir s'appuyer sur Washington, son allié traditionnel, isolée dans un océan hostile ».
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Renouer avec un esprit critique
Comment lutter ? Au-delà de la réglementation européenne en matière d'IA, dont le Digital Service Act, qu'Arno Pons voudrait voir réellement appliquée sur le terrain, et à laquelle se soumettraient véritablement les géants américains, la tech, en Europe, ne pourra pas lutter toute seule, estime Frédérique Segond. Puisque les faux s'appuient en particulier sur les biais cognitifs pour fonctionner, il lui faudrait, dans l'idéal, « l'appui de psychologues et de géo-politiciens », dit-elle, pour ajouter : « L'Etat pourrait aussi agir en tant que tiers de confiance » en ce qui concerne une certification de contenus.
Reste que la meilleure façon de se prémunir contre ces fake news serait de développer un esprit critique à toute épreuve : ne pas croire tout ce qu'on lit ou que l'on voit, et aller vérifier systématiquement une source seraient autant de réflexes salutaires. Marc-Antoine Brillant avance quant à lui une idée presque 'révolutionnaire' : « Réinvestir le champ physique ». Autrement dit, se parler et débattre d'idées, en face à face, au lieu de s'en remettre uniquement à des outils numériques peu fiables.