L’offre de l’américain Mara Holdings sur la filiale d’EDF Exaion est soupçonnée de cacher un objectif stratégique : obtenir le contrôle du minage de bitcoin grâce aux surplus d’énergie français.
EXCLUSIF. Des entrepreneurs, des députés et des syndicalistes se sont réunis ce mardi pour établir une stratégie afin d’empêcher l’américain Mara de prendre le contrôle d’Exaion, une pépite française de la blockchain.
[Mise à jour : Le lundi 3 novembre, l'Institut National du Bitcoin a officialisé les informations de La Tribune en annonçant avoir présenté à EDF Pulse Holding une contre-offre pour le rachat partiel d'Exaion. Cette proposition de 30 millions d'euros est portée par FlexGrid France, sous la direction de Sébastien Gouspillou, cofondateur de l'entreprise de minage de bitcoins BigBlock Datacenter, et soutenu par l’Institut national du Bitcoin (INBi)]
Les mineurs français de bitcoin ne comptent pas laisser Exaion aux mains des Américains. Selon des sources interrogées par La Tribune, l’Institut national de Bitcoin (INBi), le lobby français du secteur, a réuni mardi 28 octobre des entrepreneurs, des députés et des syndicalistes pour réfléchir à une alternative à l’offre de rachat du mineur de bitcoins installé en Floride, Mara Holdings, sur la start-up détenue par EDF. Un rassemblement auquel n’a pas été convié ni EDF, ni Exaion. Si les participants ne sont pas encore officiellement parvenus à un accord « l’idée serait qu’un consortium d’entreprises françaises mette plusieurs millions d’euros sur la table pour proposer d’entrer au capital d’Exaion », confie un connaisseur du dossier présent à la réunion confidentielle.
Une information confirmée par l’INBi à La Tribune, le mercredi 29 octobre. Ce, avant d'ajouter que la nouvelle offre - en préparation avec des syndicats - présentera des garanties en termes d’emplois. La contre-attaque de l’écosystème crypto français est donc en marche et leur offre devrait être officialisée dans les prochaines semaines.
« On ne veut pas laisser Exaion à Mara », justifie un industriel du secteur, en marge de la réunion.
En août, EDF a annoncé qu’il allait céder à l’acteur américain du minage 64 % du capital de sa start-up spécialisée dans les services d’infrastructures consacrés à la blockchain, l’intelligence artificielle (IA), la cybersécurité et l’informatique quantique. Ce, contre un investissement de 144 millions d’euros. Une annonce qui a créé un tollé du côté des industriels français et des politiques et a même obligé le ministère de l’Économie à demander un réexamen du dossier pour approfondir l’évaluation des enjeux stratégiques.
Mara soupçonné de vouloir faire du lobbying auprès d’EDF…
« Il y a quelque chose de louche dans cette acquisition », s’interroge Philippe Latombe, député MoDem qui estime qu’en l’état, Exaion ne vaut pas 144 millions d’euros. L’entreprise qui a reçu 18 millions d’euros d’investissement d’EDF à son capital a affiché une perte de 4 millions d’euros en 2024 pour 2 millions d’euros de chiffre d’affaires. Et les observateurs interrogés sont pessimistes sur le futur de la start-up qui récupère et recycle les supercalculateurs des centrales nucléaires d’EDF.
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« Exaion court vers la faillite car la seule activité rentable pour elle, le minage de bitcoins, lui est pour l’instant interdite », constate un industriel du secteur.
Pourtant Mara continue de répéter depuis août qu’elle souhaite « utiliser Exaion pour développer, en France, de la puissance de calcul dédiée à l’IA et au quantique. » En donnant pour preuve que « Exaion a des supercalculateurs datés qui ne sont pas calibrés pour faire du minage ». Un argumentaire auquel ne croient pas les spécialistes français du secteur qui accusent l’américain de déployer actuellement une stratégie de communication d’ampleur dans un tout autre but. « Je n’ai jamais vu un tel lobbying dans le monde crypto », confie un observateur.
Fin août, Mara Holdings a aussi recruté Gérard Mestrallet comme conseiller principal. Or, l’homme n’est autre que l’ancien président-directeur général d’Engie pendant plus de 20 ans et agit actuellement comme envoyé spécial du président français, Emmanuel Macron, pour le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe. Et, selon un article de La Lettre, plusieurs responsables de Mara Holdings se seraient rendus à l’Élysée à plusieurs reprises en septembre pour rencontrer le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron.
…pour obtenir le monopole du minage de bitcoins en France
Toutes ces gesticulations auraient un objectif bien précis selon les détracteurs de Mara : obtenir le droit de miner du bitcoin avec le surplus d’électricité produit par EDF en pic de production. Pour être rémunérées en cryptomonnaies, les entreprises qui se sont spécialisées dans le « minage » résolvent des problèmes complexes avec un grand nombre d’ordinateurs pour avoir le droit de valider des transactions et sécuriser le réseau blockchain. Plus leur puissance de calcul est importante, plus les mineurs reçoivent des bitcoins. Sauf que cette activité est extrêmement consommatrice en électricité. Un mineur ne peut donc aspirer à la rentabilité que dans le cas où il paye son électricité en dessous de 3 centimes d’euros le kilowattheure. Un prix qui ne peut être atteint qu’en utilisant les surplus d’énergie produit par les centrales nucléaires ou les énergies renouvelables. Ce que n’autorise pour le moment pas EDF. Or, « Exaion aurait déjà généré 5 à 6 milliards de revenus depuis sa création si elle avait pu miner les surplus d’énergie », regrette Philippe Latombe. Ce, tout en stabilisant le réseau électrique en absorbant les pics de production.
Si Mara arrivait à convaincre l’énergéticien de lui confier ces excédents de production, la société américaine « aurait le monopole du minage en France », s’inquiète un mineur français. Or « donner stabilisation du réseau électrique français à acteur américain ça serait très dangereux », confie une autre source. Ce à quoi un défenseur du projet d’acquisition répond en balayant cette spéculation d’un revers de main. « Tous les plus gros mineurs de bitcoins mondiaux sont en train d’investir massivement dans l’IA car le minage ne pas rentable après le halving » (une modification du protocole Bitcoin qui réduira de moitié les revenus du minage à partir de 2028), affirme une source favorable au rachat.
Un bras de fer qui ne fait que commencer
Malgré le démenti de Mara les industriels mais aussi plusieurs politiques et même des syndicats restent aujourd’hui vent debout contre l’offre de l’entreprise américaine. Force ouvrière a affirmé dans un communiqué paru la semaine dernière que « si l’État persiste dans cette cession, il faut donner la priorité aux acteurs français pour toute offre de reprise et permettre aux salariés du groupe d’y participer activement. »
Une vague de contestation qui a amené les participants à la réunion organisée par l'INBi à travailler sur une contre-offre. « Nous n’avons pas d’intérêt économique à investir dans Exaion. On aimerait mettre de l’argent sur la table juste pour dire “non, cette pépite ne peut pas être rachetée par des Américains” », affirme un entrepreneur du secteur. Reste encore à savoir si l'offensive française verra bien le jour puisque certains observateurs proches d'EDF affirment que l'électricien est soumis à une clause d'exclusivité et n'a, pour le moment, pas le droit d’étudier d’autres offres que celle de Mara.
Le député Philippe Latombe veut demander au Canada de bloquer Mara En plus de la préparation d’une contre-offre française, le député Philippe Latombe confie à La Tribune vouloir convaincre le Canada de bloquer la transaction. « Dans le cadre du contrôle des investissements étrangers (IEF), Mara doit obtenir l’autorisation d’Ottawa pour acquérir Exaion puisque la start-up française a une branche canadienne », explique l’élu. Ce dernier a donc sollicité un entretien avec l’ambassade canadienne en France pour tenter de court-circuiter le mineur américain.