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Jacques Ellul : Rencontre avec un homme remarquable

Sophie Péters

Publié le 27 avril 2012 à 10:16 - Mis à jour le 27 avril 2012 à 10:18

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Dans une campagne électorale à cours de débat d'idées, il faut lire ou relire "l'Illusion politique" de Jacques Ellul. Ce libre penseur y dénonçait en 1965 un dialogue d'impuissants. Son oeuvre colossale d'une modernité inouïe, n'a, elle, rien perdu de sa puissance. Celui qui avait tout vu et "tout prévu" il y a cinquante ans, nous invite à prendre en mains notre destinée. A coup sûr le plus intéressant des programmes.

Il a eu raison trop tôt. C'est ce que l'on dit souvent des grands hommes. Et assurément Jacques Ellul (1912-1994) était un grand homme. A la fois par sa pensée de juriste, sociologue, philosophe et théologien, mais aussi par sa personnalité d'homme modeste, brillant, et anticonformiste. Et bien sûr par la somme de ses ?uvres : 58 livres, un bon millier d'articles, plus de treize mille pages publiées. L'une des figures éminentes, et pourtant les moins bien connues de la vie intellectuelle française, est surtout réputée pour avoir inspiré le mouvement écologiste. Outre-atlantique, où il a été traduit dès 1964, son nom résonne auprès des américains autant que celui de Jean-Paul Sartre en France. Sa pensée radicale y est encore enseignée dans les universités quand dans les nôtres, elle brille par son absence.
Mais celui dont on célèbre cette année le centenaire de sa naissance va sans doute plus toucher notre époque qu'il n'a marqué la sienne. La Table Ronde, sous l'impulsion de Denis Tillinac, a entrepris la réédition quasi-exhaustive de son ?uvre. D'autres paraissent ce mois-ci à son sujet à commencer par "Générations Ellul, soixante héritiers de la pensée de Jacques Ellul" de Frédéric Rognon et la réédition de " L'homme qui avait presque tout prévu", de Jean-Luc Porquet. Enfin Noël Mamère, prépare un documentaire sur son maître à penser.

Une modernité inouie

Pourquoi ce libre penseur est-il passé presque à côté de ses concitoyens ? Et pourquoi le (re)découvre-t-on aujourd'hui ? Des questions qui se posent avec autant d'acuité que Jacques Ellul a été stigmatisé comme une sorte de visionnaire, "un penseur du XXIème siècle égaré dans le XXème siècle" selon la formule de Frédéric Rognon, ellulien éclairé.
Que l'on se plonge dans ces ouvrages autour de la critique de la technique ("La technique ou l'enjeu du siècle", "Le système technicien", "Le bluff technologique"), ceux sur la révolution ("Autopsie de la révolution", "De la révolution aux révoltes" et "Changer la révolution") ou encore ses ouvrages plus éthiques ("Le vouloir et le faire", "Ethique de la liberté", "Les combats de la liberté"), on est frappé presque à chaque ligne par la justesse de l'analyse mais surtout par sa modernité. Ainsi de la « propagande » - grand cheval de bataille ellulien- qui n'est rien d'autre que "L'anéantissement de la parole et de la langue » par laquelle «nous ne cessons d'abuser des mots". Ou encore ses propos sur le grégarisme ambiant dans lequel l'individu est "identifié à son rôle social, uniformisé par un style de vie à la fois plus diversifié, plus riche, plus élevé, mais qui produit un type d'homme identique fondamentalement". Résultat, qui n'avait pas échappé au regard aiguisé du professeur de l'Institut politique de bordeaux dès 1967 dans "Métamorphose du bourgeois" : "l'homme a de plus en plus de moyens de bonheur, d'objets à sa disposition, de confort, de distraction et manifestement il est moins heureux. Il a de plus en plus de sécurité (...) et éprouve de plus en plus son insécurité fondamentale. L'homme occidental a peur". On comprend que de tels propos n'aient pu être entendus au beau milieu des trente glorieuses mais qu'ils trouvent aujourd'hui un écho dans une France quelque peu dépressive. "Ses idées sont venue trop tôt. A l'époque il analysait aussi l'emprise de la technique sur nos vies qui réduisait la nécessité de la nature. C'était inaudible. Aujourd'hui tout le monde est écolo quelque soit son parti", rappelle Frédéric Rognon.

Un esprit libre et humaniste


Il a cependant marqué des générations d'étudiants assidus à ses cours de l'IEP de Bordeaux des années 50 aux années 80. De José Bové à Noël Mamère en passant par Jean-Claude Guillebaud, et Denis Tillinac, chacun dans son domaine se réclame de l'héritage de Jacques Ellul. D'autres moins connus, ont été tout aussi séduits par ce pédagogue hors pair qui apprenait à ses étudiants à penser par eux-mêmes, tels Laurence Vienot, directrice associé au cabinet de chasse de tête Eric Salmon&Associés ou Michel Laforcade, directeur général de l'ARS Limousin. "C'était un tout petit bonhomme lumineux, un esprit libre et humaniste, contestataire et d'aucune mode. C'est pour cela qu'il est resté intemporel", résume Laurence Vienot. Enseignant et fin connaisseur de la pensée marxiste qu'il avait découvert à 18 ans, Ellul poussait ses élèves à sortir du dogmatisme, en étant lui-même non-marxiste mais "marxologue" selon la formule de Jean-Claude Guillebaud. Une bizarrerie de plus dans l'esprit intellectuel de son époque. "De fait, il n'avait aucun relai dans les médias. D'autant plus qu'il restait attaché à sa région quand tout se passait à Paris", précise Jean-Luc Porquet. S'y ajoute sa foi chrétienne (converti à 19 ans) et sa lecture anarchiste de la Bible qui en font également un penseur iconoclaste de son temps. Il percevait dans l'enseignement du Christ une mise en question permanente du pouvoir, de l'Etat, et de l'obéissance aux hommes. "Je pense que la Bible annonce un salut universel accordé par grâce par Dieu à tous les hommes"professait Ellul sans aucun prosélytisme, dénonçant le conformisme de l'église.
C'est là sans doute la plus grande force et le plus grand héritage de cet homme : n'avoir jamais voulu convaincre quiconque. Mais plutôt cherché à faire naître chez ses étudiants et ses lecteurs l'effort de la réflexion personnelle. "Lorsque je pense à lui, me revient toujours en mémoire la phrase d'Albert Camus : "la vérité n'existe pas mais il y a une façon vraie de chercher la vérité". Ce monsieur ne nous apprenait pas la vérité mais la façon vraie de la chercher. Dans une époque empreinte d'idéologies, lui, le protestant, nous montrait qu'il ne fallait jamais confondre idéologie et religion d'un côté, raison et dialectique de l'autre. Il n'entrait dans aucune confusion", se souvient avec émotion Michel Laforcade, étudiant d'Ellul à Bordeaux en 78 et dont le père (85ans aujourd'hui) a été lui-même élève d'Ellul en 47.
On a souvent reproché à cet irréductible une certaine noirceur, un regard désabusé sur le monde. Il répondait : "je décris un monde sans issue avec la conviction que Dieu accompagne l'homme dans toute son histoire". Rien de sombre chez ce professeur tout en cohérence, à en croire ses anciens élèves : "il mettait l'homme au coeur de sa réflexion. Simplement il ne prenait rien pour acquis. Avec son regard affûté, tout sourire, il parlait sans notes et repensait tout, ne suivait rien, ni personne. Il prenait des chemins de traverse mais toujours habillé d'un costume cravate. Seule sa pensée était contestataire", raconte Laurence Vienot. Une différence de taille avec nos intellectuels d'aujourd'hui dont l'originalité de façade cache à peine le conformisme de leur pensée.

Une pensée anti-système


Mais Ellul, l'inclassable, n'avait cure de former sa bande. "Il ne voulait ni groupie, ni adhésion sans réflexion personnelle. Son charisme était sans aucune affectation, sans recherche. Je le revois descendre l'amphi, s'asseoir modestement et imposer miraculeusement le silence. Cette humilité dans l'expression montrait qu'il nous faisait confiance de croire plus aux raisonnements et à la force des idées qu'à n'importe quelle émotion. Il nous portait à ne pas céder à la facilité", se souvient Michel Laforcade.
Dans notre société du tout « psy », qui prône l'autonomie et la responsabilité des individus, Ellul donne avec autrement d'intelligence et d'exigence les clefs à chacun pour lutter contre sa propre servitude volontaire. Il y a chez lui l'humanisme de La Boétie et l'influence de Kierkegaard. Mais ce n'est que chez les "décroissants" et les jeunes militants écolo d'aujourd'hui que sa pensée radicale trouve pour l'instant un réel écho. "Il ne peut pas y avoir de mouvement ellulien, car il ne s'adresse qu'aux individus sur un plan existentiel. Cet aspect de sa pensée anti-système explique qu'elle n'ait jamais favorisé de mouvement de masse. Mais nombreux sont ceux dont il a transformé la vie", précise Frédéric Rognon.
A la question posée par son successeur à Bordeaux Patrick Chastenet, peu avant sa mort en 1994, "pensez-vous qu'un jour l'intelligentsia française cessera de vous snober ?" Ellul répondit "oui à ma mort. Mes livres sont appréciés avec beaucoup de retard et j'y vois la confirmation de la centralisation parisienne que j'ai souvent critiquée. A l'étranger mon oeuvre est prise en considération. J'ai donc la ferme certitude que l'on finira un jour par me comprendre en France". Ce jour là est peut-être enfin venu.

Sophie Péters

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