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OpinionsMieux dans mon job

Dix nuances de management : De l'Argent (7/10)

Photo de Sophie Peters

Sophie Péters

Publié le 12 août 2014 à 06:30 - Mis à jour le 12 août 2014 à 21:44

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Comment Pascal T, manager dans un grand groupe, parti en vacances en Italie sur les rivages de la Méditerranée avec son ordinateur et ses palmes, découvre, grâce à une rencontre avec une lectrice passionnée, qu'il a oublié l'essentiel : des ouvrages pour lui ouvrir l'horizon.

Chapitre VII - 'De l'Argent'

- Comment expliquez-vous que les Français semblent avoir perdu le plaisir de travailler ? On nous taxe tous de dépressifs ?

Pascal voyait bien la difficulté à retrouver du plaisir au travail, à motiver et engager ses équipes. Il avait lu nombre de manuels, écouté des consultants. Quelque chose lui échappait.

Il avait donné rendez-vous à Sabrina au bar du Raya. Ils discutaient à bâtons rompus depuis une demi-heure déjà, regardant d'un œil distrait le ballet des élégants voiliers à l'heure de regagner un abri pour la nuit.

- On ne peut quand même pas tout chambouler d'un coup ? Revoir le système tout entier ? Il faudrait casser ce filet de normes jeté sur les individus que l'on calibre comme les tomates : procédures, logique d'audimat, performance à tous crins, culture du chiffre et du résultat. Je dois reconnaître que, ce qui compte, c'est le résultat apporté par chaque salarié à l'entreprise. Sur le plan de la gestion des ressources humaines, cela se traduit par les tentatives de transformer les salariés en « partenaires » volontaires de l'entreprise. Avec toute la bureaucratie qui en découle parfois. Mais aussi avec un réel désir de les impliquer. J'ai tout de même du mal à m'expliquer tout ce débat autour de la souffrance au travail, admit Pascal. Je vous ai parlé du rapport d'audit non ? Il y a clairement un sujet autour des identités en crise. Mais de là, à voir des dépressifs partout ?

- Je vous sais gré de l'admettre : seuls règnent en maître les processus, répondit Sabrina. Les nouvelles formes d'organisation du travail s'évertuent à mobiliser et à s'approprier la subjectivité des collaborateurs et, ce, à tous les niveaux de la hiérarchie. La culture du résultat, des chiffres, de la performance, de la gestion des projets et des évaluations, se développe dans une rupture  croissante avec la réalité du travail humain. Cette tension est hautement pathogène pour les individus qui, quant à eux, se confrontent en permanence aux résistances de la réalité. Les plus vulnérables, ce sont les quadras et les quinquas qui ont intégré les valeurs du travail car leur dignité se joue là. Sans compter l'imposture qu'ils vivent d'être évalué individuellement lorsque leur travail est collectif.

- Je me souviens, se rappela Pascal, avoir par le passé pu mener des plans sociaux avec le temps nécessaire à des relations humaines de qualité. Mais je ne veux pas croire qu'on ne puisse plus faire ce métier de manager même si les conditions se sont dégradées. Vous ne croyez pas que les individus sont juste devenus plus fragiles pour être ainsi sujet à la dépression ?

- Non ce n'est pas une question de fragilité individuelle, rétorqua Sabrina. C'est un profil nouveau de dépression car il est sans affect. Rien à voir avec un chagrin d'amour. J'appelle cela un « chagrin d'honneur ». Car il relève de la perte de dignité de l'être humain. Il y a beaucoup de tristesse, celle de l'effort fourni. Il y a une trahison au sens clinique du terme. On accule les individus à trahir leurs valeurs. Ils disent en substance « nous n'avons pas notre place dans ce monde là ».

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- Chagrin d'honneur ?, voilà une belle expression, concéda Pascal. Entre amour et haine, entre espoir et illusion, les français entretiennent avec le travail une relation passionnelle pour ne pas dire fusionnelle. Telle une histoire d'amour déçue, notre relation au travail est aujourd'hui empreinte d'un fol espoir d'épanouissement contredit de plus en plus vivement par les conditions concrètes du travail et de l'emploi. Et si on aimait moins le travail ?

- Cela pourrait être une piste, sourit Sabrina.  Mais votre question sous-tend une réflexion quasi historique sur la place du travail dans la société. Si l'on s'en tient aux thèses d'Hannah Arendt, dans sa critique du travail, mettre le travail au centre de la société, justifier le travail comme lien social, c'est défendre une idée éminemment pauvre de celui-ci. Ce phénomène nous vient du capitalisme. Ce qui est questionné aujourd'hui c'est l'urgence de redonner au travail sa place esthétique et humaine d'oeuvre- et non uniquement d'ouvrage- qui ne soit plus uniquement régie par la seule logique de l'efficacité. De porter plus d'attention sur sa qualité que sur sa quantité. À ce sujet, lisez ou relisez Péguy.

- Charles Péguy ? Ce républicain, socialiste en un temps, ce dreyfusard qui vouait un culte à Jeanne d'Arc ? Cet adepte de Jaurès et Maurras, ce chantre de l'école laïque et catholique fervent ? Il est truffé de paradoxes votre Péguy.  Et quel rapport avec le travail ?

- L'Argent paru en 1913, est ce qu'il y a de mieux à lire pour comprendre notre rapport au travail et cette logique du chagrin d'honneur dont je vous parle. Péguy dont Alain Finkielkraut nous a rappelé dans Le Mécontemporain, à quel point il était oublié et pourtant indispensable. Pur produit de l'école laïque, fils d'un menuisier et d'une rempailleuse, il raconte dans L'Argent tout ce qu'il doit à la méritocratie républicaine qui fit de lui un normalien supérieur. L'Argent, c'est le désespoir d'un homme qui voit disparaître ce qu'Orwell, appellera la common decency, c'est-à-dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d'entraide, de "savoir-vivre" ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde :

Le croira-t-on, nous avons été nourris dans un peuple gai. Dans ce temps-là, un chantier était un lieu de la terre où des hommes étaient heureux. Aujourd'hui, un chantier est un lieu de la terre où des hommes récriminent, s'en veulent, se battent; se tuent (...)Aujourd'hui, on renâcle. Dans ce temps-là, on ne gagnait pour ainsi dire rien. Les salaires étaient d'une bassesse dont on n'a pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d'aisance dont on a perdu le souvenir (...) il n'y avait pas cette espèce d'affreuse strangulation économique qui à présent d'année en année nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien. On ne dépensait rien. Et tout le monde vivait. Il n'y avait pas cet étranglement économique, cette strangulation scientifique, froide, rectangulaire, régulière, propre, nette, sans une bavure, implacable, sage, commune, constante, commode comme une vertu, où il n'y a rien à dire, et où celui qui est étranglé a si évidemment tort (...).

- C'est d'une effroyable actualité, en effet, acquiesça Pascal.

- C'est de Péguy que me vient cette notion de chagrin d'honneur au travail, enchaîna Sabrina. Voila ce que nous dit Péguy sur cet honneur du travail bien fait que les salariés n'ont plus la liberté d'exercer, toutes professions confondues, y compris médecins et enseignants, et qui les rendent profondément malheureux :

Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme c'est le propre d'un honneur. Il fallait qu'un bâton de chaise fût bien fait. C'était entendu. C'était un primat. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait qu'il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait.  Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu'on voyait (...)Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au moyen âge régissait la main et le coeur. Nous avons connu ce soin poussé jusqu'à la perfection, égal dans l'ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de l'ouvrage bien faite poussée maintenue jusqu'à ses plus extrêmes exigences. J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même coeur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ces cathédrales.(...)Que reste-t-il aujourd'hui de tout cela ? Comment a-t-on fait, du peuple le plus laborieux de la terre, du seul peuple qui aimait le travail pour le travail, et pour l'honneur, et pour travailler, ce peuple de saboteurs ? (...)Ce sera dans l'histoire une des plus grandes victoires et sans doute la seule de la démagogie bourgeoise intellectuelle.

- Il ne manque pas d'ironie, voire d'humour noir, Péguy, s'exclama Pascal. Et il projette une lumière prophétique sur notre situation, d'une troublante réalité. Il est vrai qu'à réduire les comportements au travail à la seule loi de l'efficacité économique et de la rentabilité, on a détruit l'intérêt de l'ouvrage. Que voulez-vous, le niveau de qualification, qui avait jusqu'ici déterminé la production des identités professionnelles, se trouve supplanté, par les exigences de compétitivité. Mais il n'est pas inintéressant de constater que l'on assiste à l'éclatement de modèles dominants au profit d'identités professionnelles qui sont davantage singularisantes, incertaines mais individualisées. Il y a là un espoir de liberté, qu'en pensez-vous ?

- Jaurès que Péguy a un temps soutenu, disait que l'humanité c'est une parcelle en chaque individu qui lui permet d'être un rempart contre la résignation. Si vous regardez de près l'identité d'un Charles Péguy, elle apparaît morcelée. Socialiste qui pourfend les socialistes, républicain qui qualifie la République de «notre Royaume de France», patriote universaliste, catholique anticonformiste. On peut décider de le prendre sous une forme. Ou le prendre comme un tout. Car ses paradoxes recouvrent une unité profonde. Alors oui Pascal, espoir de liberté dites-vous, mais à condition de savoir l'exercer, ce qui est rarement le cas dans notre société d'aujourd'hui. Qui serait prêt à renoncer à tout -argent, carrière, amour, vie- pour honorer librement ce qu'il croit ? Cette liberté, on la retrouve dans toute l'œuvre d'un Péguy, dans toute sa vie. Pour lui, la liberté est, comme il l'écrit dans L'Argent, « un système de courage ».

- Comment voulez-vous être courageux quand on a le sentiment d'être poussé par les vagues des marchés financiers, des flux et reflux économiques mondiaux incontrôlables ? C'est un peu comme si les destins individuels et ceux des entreprises étaient devenus les jouets de forces obscures imprévisibles. Il m'est arrivé de me sentir impuissant, d'avoir cette vague impression de ne pas pouvoir réellement m'approprier ma trajectoire. On souffre tous d'un manque de visibilité à long terme, avoua Pascal, un brin découragé.

- J'en reviens à Péguy. Sa lecture pourrait vous redonner du coeur à l'ouvrage. Il peut apparaître inactuel, à la nuance près que c'est est pessimiste qui prêche l'espérance. En ce sens il est très moderne. Tout est perdu, donc tout commence. À conditions de rejeter les compromissions. Péguy accordait plus de place au travail qu'aux idées. Péguy aimait la simplicité des gens de petite condition économique car ils ne cherchent pas à exploiter leurs prochains. Il aimait l'école laïque qui met tout le monde au même niveau. Il haïssait l'exclusion. On ferait bien de s'en inspirer au lieu de parler en permanence d'égalité.  Déjà en 1913 il constatait :"l'argent est tout, domine tout dans le monde moderne, à tel point, si entièrement, si totalement que la séparation horizontale des riches et des pauvres est devenue infiniment plus grave, plus coupante, plus absolue, si je puis dire, que la séparation verticale de races des juifs et des chrétiens".

- Chère Sabrina, encore une fois vous avez éveillé mon appétit de lecture. Je vais me précipiter à la Fnac dès mon retour sur Paris.

- Avant de vous attaquer à la lecture de l'Argent, je vous conseille alors au préalable de découvrir l'homme, au travers d'un petit ouvrage délicieux écrit de la main de Jean-Luc Seigle que viennent de faire paraître les éditions Pierre Guillaume de Roux. "Le Cheval de Péguy, un mystère", est une excellente introduction à son oeuvre. Elle éveille le désir. Son titre est un clin d'oeil à un classique de Péguy "Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc". Il fait allusion au cheval de Jeanne d'Arc, ce cheval dépourvu de nom dont lui parlaient déjà, dans sa petite enfance, sa grand-mère et sa mère la rempailleuse de chaises.  Seigle nous dit qu'en "lecteur invétéré de Péguy, il a voulu relever un défi. Écrire pour donner aux autres l'envie de lire Péguy intégralement : son oeuvre est à lire en entier parce qu'elle est une continuelle conversation entre lui et l'humanité" (...) "L'œuvre de Péguy est une cathédrale qui atteint des hauteurs impressionnantes, qu'il a bâtie seul, mot après mot, dans la cuisine de sa mère, dans la boutique des Cahiers de la Quinzaine , dans la salle à manger, dans la cuisine de sa femme, dans la chambre des époux, jour après jour, et en très peu de temps comme s'il avait toujours eu le pressentiment qu'il mourait jeune", raconte Jean-Luc Seigle.

Vous voyez Pascal, il est encore question de l'ouvrage remis cent fois sur le métier. D'ailleurs Seigle nous offre de sublimes pages sur l'amour du travail, celui de l'écrivain, qu'on ne peut apprécier sans mesurer l'effort qu'il exige chaque jour. Un manager doit lui aussi être en mesure de reconnaître l'effort et non pas seulement le résultat, au risque sinon de détruire justement cet honneur du travail.

- Eh bien Sabrina, j'ai encore devant mois de beaux sujets de réflexions. Si je comprends bien et pour paraphraser Kennedy, chacun de nous, chefs d'entreprise, dirigeants, responsable de RH ou salarié doit donc se demander non pas ce que cette civilisation peut faire pour lui mais ce qu'il peut faire pour qu'elle remonte la pente.

À l'heure où ils terminaient leur discussion, le village de Panaréa était plongé dans la nuit. Chacun repartit avec sa lampe de poche, l'île n'ayant aucun éclairage public. Une pénombre presque archaïque qui plaçait l'échange entre Pascal et Sabrina sous un jour résolument moderne.

________

>>> Demain : Eloge de la lucidité (8/10)

Sophie Péters

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