Mieux vaut être un touriste fiscal qu'un touriste social

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(Crédits : Reuters)
On peut apprendre beaucoup en s'asseyant, à l'heure du « midday briefing » dans la salle de presse du sous-sol du Berlaymont. Surtout depuis que Frans Timmermans, la « main droite » du président Juncker, vient y faire des débriefings très politiques des réunions du collège dans un hallucinant déploiement de compétence linguistique. Mais il est aussi parfois très instructif de toucher la réalité par l'autre bout de l'échelle de la virtuosité intellectuelle.

Au guichet d'une administration bruxelloise

L'autre jour, comme justement le premier vice-président de la Commission européenne ne faisait pas d'apparition publique, votre chroniqueuse a profité de l'« heure de table » pour faire un saut au service « étrangers » de sa commune bruxelloise, à quelques stations de métro du coeur du pouvoir européen.

Objectif : déposer un vulgaire formulaire, énième étape de ces procédures administratives auxquelles on ne peut échapper sans courir le risque d'être privé de place de parking, d'école pour les enfants ou du remboursement des frais d'hôpital.

Sur place, une vingtaine de ressortissants européens, congolais, turcs attendaient. Fallait-il prendre deux heures pour confirmer que l'on avait bien un travail... ou bien retourner au bureau pour... le faire ?

Pour échapper au dilemme, je demande aux deux (oui, deux) fonctionnaires qui couvent du regard l'automate à distribuer les tickets (au cas où il prendrait à quelqu'un l'idée de partir avec), mais ne sont pas habilités à apposer de tampon sur mes documents, si les guichets productifs sont ouverts le samedi matin.

Stupéfaction ! « Mais, Madame, il y a des "nocturnes" le mardi et le jeudi »... jusqu'à 18 heures. Et de préciser : « Parce que les étrangers, y'en a qui travaillent. »

Elisabeta Dona, elle, ne travaillait pas.

Le 11 novembre, la Cour de Justice à Luxembourg a donné raison à l'assurance sociale allemande qui refusait de verser à cette Roumaine, et à son fils Florian, des prestations familiales de base (l'allocation pour les femmes élevant seules leur enfant s'élève à 207 euros, la « prestation de base », sorte de RMI, à environ 350 euros, et une aide au logement).

Elle résidait depuis plus de trois mois en Allemagne, ne cherchait pas de travail, n'avait pas de permis de séjour et ne pouvait donc prétendre à l'« égalité de traitement » qui lui aurait donné accès à ces aides.

Pour la Cour, il fallait « éviter que les citoyens de l'Union ressortissant d'autres États membres deviennent une charge déraisonnable pour le système d'assistance sociale » de leur pays d'accueil. Et l'Europe entière de deviser sur les risques du « tourisme social », dont les experts s'empressent d'évaluer les risques, à défaut d'en chiffrer la réalité.

Imaginons que 100.000 Roumaines débarquent demain en Allemagne, se refusent à travailler et demandent le bénéfice de plus ou moins 6.000 euros de prestations par an, il en coûterait 600 millions d'euros à l'assurance sociale allemande. Dont acte.

Retour à la case Berlaymont

Une semaine après le début de l'affaire LuxLeaks, le 12 novembre, le président Juncker fait une apparition pour admettre qu'il est « politiquement responsable » des privilèges accordés par son pays à quelques multinationales, leur permettant de soustraire (pratiquement) à tout impôt des dizaines de milliards d'euros de bénéfices. Le manque à gagner se chiffre en milliards d'euros chaque année. De quoi couvrir un afflux de « touristes sociaux » d'Europe de l'Est digne des grandes invasions.

En attendant que le président Juncker mette de l'ordre dans le tourisme fiscal - ce qui pourrait bien être l'heureuse conclusion de cette délicate affaire -, suggérons qu'un Starbucks à Leipzig embauche Mme Dona en espérant qu'elle puisse se libérer de son travail aux heures d'ouverture du bureau des allocations sociales.

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a écrit le 28/11/2014 à 15:29 :
Je trouve déplorable la légèreté du propos de cette dame.
C'est facile lorsque l'on gagne beaucoup,d'argent mais il serait bon de se mettre a la place d'une personne avec un salaire modeste qui n'a pas de temps a perdre avec les attentes.
Et que penser de la réponse de cette fonctionnaire ? On fait nocturne jusqu’à 18 heure.
MDR comme disent les jeunes. Une vraie nocturne dure jusqu’à 22 heure et non pas 18 heure. Ce qui donne a penser au travail qu'accompli cette inutile.
Quand allons nous enfin virer 80 % de ces fonctionnaires fainéants.
a écrit le 25/11/2014 à 17:23 :
le discours du Pape succulent, face au barattin eco blabla des truands...
a écrit le 25/11/2014 à 6:51 :
@yvan
parce-que toi tu sais...
a écrit le 24/11/2014 à 19:04 :
Et ... encore un qui découvre qu'il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade... Mais... Il parait qu'on est tous "riches", non..??
a écrit le 24/11/2014 à 18:16 :
@Florence Autret: c'est bien d'être généreux...avec l'argent des autres...mais pourquoi n'acueilles-tu pas tous ces touristes sociaux sur tes propres deniers ??? Bon, d'accord, viens chez moi, j'habite chez une copine, nest-ce pas :-)
Réponse de le 24/11/2014 à 18:30 :
Qui vous dit que cette dame n'est pas généreuse aussi avec son argent ?
Quant à recevoir chez soi tous "les touristes sociaux", elle ne peux sans doute pas accueillir toute la misère du monde, mais chacun à son modeste niveau peut, s'il le veut, prendre un peu de ce fardeau.
N'est ce pas un peu facile de ne rien faire en disant qu'on ne peut pas tout faire ?
Réponse de le 24/11/2014 à 18:35 :
Mon pauvre Patrick... Si tu savais le quart du huitième des circuits opaques de l'argent, tu découvrirais, ébahi que cet argent comblerait plusieurs fois tout le "social" (l'illégalité) de la planète...
Réponse de le 25/11/2014 à 19:35 :
@yvan: la corruption est une chose, mais dire qu'on va supprimer la misère du monde en supprimant les magouilles en est une autre. Par conséquent, ne mélangeons pas tous les sujets et que ceux qui veulent accueillir les touristes sociaux le fassent avec leur propre argent, sans imposer aux autres :-)

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