En Aquitaine, des experts-comptables vigilants

Jean-Philippe Déjean

Jean-Philippe Déjean
Lancée à Bordeaux depuis huit ans, la bien-nommée "Nuit qui compte" est une opération ludique de sensibilisation à l'expertise-comptable. Bien entendu, le Conseil régional de l'ordre des experts-comptables (Croec) d'Aquitaine n'est pas là pour saouler les futures recrues jusqu'à ce qu'elles signent entre deux spasmes leur acte d'engagement. S'ils sont invités à s'amuser, en l'occurrence à partir de 19 heures le jeudi 19 novembre au Café maritime, à Bordeaux, et le jeudi 10 décembre à l'Aygo, le restaurant sur l'eau, à Pau, pour la deuxième édition paloise, les intéressés savent de quoi il en retourne.
Les organisateurs attendent 250 étudiants à Bordeaux. Et visiblement ce travail de sensibilisation semble payer.
Le Croec d'Aquitaine, qui ne couvre pas la Dordogne, vient ainsi de passer la barre des 1.000 professionnels, pour atteindre le nombre de 1.036. "Oui ça a monté", confirme le président régional de l'ordre. Dans un contexte européen de l'expertise comptable et de l'audit sous influence anglo-saxonne, la France est en train de devenir un particularisme. Et ceci alors que les experts-comptables et commissaires aux comptes français, membres d'une profession réglementée, c'est-à-dire sous contrôle renforcé de l'Etat, ne sont pas des habitués des scandales.
"Les futurs experts-comptables et commissaires aux comptes passent le diplôme d'expertise comptable (DEC). C'est après que l'on choisit : 60 à 70 % des diplômés optent pour l'expertise comptable. Nous nous conformons à une règle simple, explique le président régional. L'expert comptable d'une entreprise ne peut pas en même temps être chargé de son audit. Ce qui est le travail du commissaire aux comptes. Autrement-dit, quand ces deux spécialités se retrouvent dans une même structure, nous prohibons l'exercice conjoint de l'audit et du conseil pour un même client", explique Alexandre Salas-Gordo, qui dirige un cabinet d'expertise-comptable girondin employant une dizaine de personnes entre Créon, où se trouve le siège, et Saint-Médard-en-Jalles.
Pour schématiser cet enjeu très technique, le président du Croec d'Aquitaine explique que Bruxelles, qui tient à réduire le coût de l'administration des entreprises, juge inutile l'intervention d'un commissaire aux comptes dans les PME réalisant moins de 8 M€ de chiffre d'affaires par an. Quand ce seuil est fixé en France à 3 M€... Sous la pression européenne cette question de la cohabitation des deux métiers est devenue une question "politique" au sein de la profession.
Les choix de l'Union en matière de conseil et d'audit inquiètent.
Les quatre plus grands cabinets d'audit et de conseil étant américains, la pression d'inspiration anglo-saxonne que met l'Union européenne sur le modèle français de l'expertise-comptable et de l'audit agace le président du Croec d'Aquitaine.
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"C'est aux Etats-Unis qu'a eu lieu l'affaire Enron, le plus grand scandale comptable de ces dernières années, qui a provoqué la ruine de centaines de milliers de retraités... Un scandale lié à la dérèglementation des métiers de la comptabilité et c'est sur l'Europe que ça retombe... En 50 ans, depuis la création de l'Ordre, la France a toujours échappé à ce genre de risque", martèle-t-il.
La libéralisation de l'expertise-comptable est pourtant en marche, en France aussi. Ainsi, les cabinets d'expertise-comptable, historiquement privés du droit de faire de la publicité, s'émancipent.
"Cette libéralisation touche pour le moment le droit à la communication, avec en plus depuis deux ans le droit de faire du démarchage, dans le cadre de l'application de la directive Services de l'Union européenne. Cette dernière stipule qu'il est interdit d'interdire le démarchage, dans la mesure où il est fait avec discrétion", résume Alexandre Salas-Gordo. Faire sauter la goupille de sécurité que représente la tutelle de l'Etat semble être dans l'air du temps, à Bruxelles comme à l'Elysée, même si l'administration tricolore n'en est pas à une contradiction près. Car pendant que le gouvernement multiplie les initiatives pour faire des économies et prône plus de souplesse, en s'inspirant du fonctionnement des marchés, l'Etat suit une voie parfois très parallèle à cette orientation. C'est en tout cas le ressenti exprimé par de nombreux confrères d'Alexandre Salas -Gordo.
La politique de Bercy pas toujours très lisible
Dans le même temps, les experts-comptables s'efforcent d'adhérer au mouvement de la dérèglementation. Pour montrer qu'il n'est pas question de lutter contre le progrès et qu'il prend le taureau par les cornes, le Conseil national de l'ordre des experts comptables a étrenné un slogan qui ouvre sur de nouvelles perspectives : "De plus en plus expert, de moins en moins comptable".
Les vieux verrous qui se décoincent assouplissent le fonctionnement du marché, ce qui déstabilise l'exercice de la profession si l'on en croit Alexandre Salas-Gordo. Le président estime ainsi que la libéralisation graduelle de la profession commence à induire une compétition de plus en plus vive entre experts-comptables, "alors qu'il s'agit d'une profession réglementée", prévient-il. Une autre façon de dire que l'actuelle ligne rouge réglementaire, garante d'un équilibre devenu historique, est attaquée. Pour des raisons qu'apparemment tous les experts-comptables comprennent même s'ils ne les partagent pas.
"L'Union européenne fait tout pour le consommateur. Vu de l'extérieur, nous donnons sans doute l'impression d'être des professions protégées pourtant ce n'est pas nous qui le sommes, mais nos clients. Notre compétence est garantie par un diplôme unique, et la fiabilité assurée par un contrôle qualité. L'idée de libéraliser ce dispositif est dangereuse. Avec moins de contraintes, il y aura moins de qualité", avertit le président du Conseil régional de l'ordre.
Ce mouvement de libéralisation semble impressionner d'autant plus les experts-comptables qu'il va de pair avec la montée en flèche de la numérisation.
Le président revient toutefois sur l'intérêt, contraintes budgétaires aidant, que manifeste l'administration pour ces procédures informatisées et admet qu'il est temps que les experts-comptables français développent leurs propres plateformes en ligne, en complément des autres services assurés.
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Mais il n'y a pas que du mauvais dans la libéralisation en cours. Les experts-comptables pourront ainsi bientôt domicilier des entreprises à l'adresse de leurs cabinets et être habilités au séquestre de fonds. Une tâche traditionnellement dévolue aux notaires, quand un dirigeant vend par exemple son entreprise, les fonds correspondant à la transaction sont mis sous séquestre pendant quelques semaines. Le temps pour le notaire de ventiler les fonds entre les différents créanciers, qu'il s'agisse de l'Etat ou encore du vendeur. Autrement-dit de nouveaux horizons sont en train de s'ouvrir pour la profession.
Jean-Philippe Déjean