Pour les startuppers bordelais, vendre son entreprise n’est pas un échec
Jean-Philippe Déjean

François Lafont, Julie Peitregnet, Mathieu Llorens, Mathilde Le Roy, Laurent Calando.
Agence Appa
Jean-Philippe Déjean

François Lafont, Julie Peitregnet, Mathieu Llorens, Mathilde Le Roy, Laurent Calando.
Agence Appa
La présentation de la 4e édition du Startupper, hors-série de La Tribune dédié aux jeunes entreprises innovantes a eu lieu à la Halle Héméra, rue Fondaudège, un nouvel espace de coworking de 1.900 m2, sur trois niveaux, inauguré depuis trois mois sur le site de l'ancienne usine de spiritueux Marie Brizard, où était produite la liqueur du même nom ainsi que le gin Old Lady's (officiellement fabriqué dans une distillerie londonienne tenue secrète).
Réalisée par La Tribune en partenariat avec Bordeaux Métropole, la Caisse d'Epargne Aquitaine Poitou-Charentes (CEAPC), Fidal et French Tech Bordeaux, cette 4e édition du Startupper, millésimée 2019-2020 et vendue au prix de 9,50 euros, déploie sur 105 pages plus de 200 fiches d'entreprises très complètes. Sans compter la présentation des acteurs qui structurent l'écosystème de l'innovation : des incubateurs aux pôles de compétitivité en passant par les clusters, sans oublier les financiers, de la phase recherche et développement à celle du décollage.
C'est à l'occasion de cette présentation du Startupper à la Halle Héméra qu'a été organisée la conférence-débat "Vendre sa startup : réussite ou échec ?" animée par Mikaël Lozano, rédacteur en chef de La Tribune à Bordeaux.
Plusieurs acteurs clés de l'écosystème ont participé à cette rencontre : Laurent Calando, directeur général et cofondateur de Samboat, plateforme bordelaise de location de bateaux entre particuliers, Mathilde Le Roy, fondatrice et présidente de Kazoart, galerie bordelaise d'art en ligne, Mathieu Llorens, directeur général d'AT Internet, pionnier des mesures d'audience (web analytics) que la société girondine a développé jusqu'à s'imposer comme un des principaux acteurs internationaux de ce marché, François Lafont, responsable ingénierie financière à la Caisse d'épargne Aquitaine Poitou-Charentes (CEAPC) et Julie Peitregnet, avocate fiscaliste au cabinet d'avocats en droit des affaires Fidal.
Samboat a été créée il y a cinq ans à partir d'un constat simple : les bateaux coûtent chers et sont peu utilisés, à raison d'une dizaine de jours par an.
Alors ce montant de plus d'1 M€ qui reléguait les fondateurs en dessous des 50 % du capital était-il le bon prix ?
Filiale depuis 2017 de la société d'investissement Nexstage et du chantier naval Fountaine Pajot, en Charente-Maritime, Dream Yacht Charters, fondé en 2001 aux Seychelles par Loïc Bonnet, revendique le statut de numéro un mondial de la location de bateaux de plaisance à la demande. D'où le très grand intérêt suscité par l'offre de Samboat, qu'elle a rachetée.
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"L'idée c'est d'investir dans la digitalisation du nautisme pour remplir les bateaux en « full web ». Dream Yacht Charters se bat sur un marché mondial et comme nous étions implantés en Europe ça leur a plu. L'opération est bouclée depuis six mois" éclaire Laurent Calando.
C'est à Paris en 2015 que Mathilde Le Roy a créé Kazoart. Issue d'une famille habituée à collectionner les œuvres d'art, Mathilde Le Roy, diplômée d'une école supérieure de commerce, n'a jamais étudié l'histoire de l'art. Mais bien compris qu'acheter une œuvre d'art reste un acte passablement compliqué.
"Comme il est difficile d'acheter une œuvre d'art, j'ai créé Kazoart afin rendre possible la vente directe entre l'artiste et l'amateur. Ce marché de la vente directe est en très forte croissance. Les œuvres sont moins chères et la génération des millenials (née entre 1980 et 2000, NDLR) commence à acheter de l'art" synthétise Mathilde Le Roy.
La créatrice de Kazoart souligne qu'elle entretient de très bonnes relations avec ses actionnaires.
"Nous avons une réunion trimestrielle avec le comité stratégique, qui regroupe les investisseurs. C'est très intéressant car les actionnaires ont plus de 45 % des actions, mais c'est très éclaté" modère la créatrice d'entreprise.
Cet éparpillement ne peut que réduire tendanciellement la pression exercée par les actionnaires sur la direction de la startup. Mais Mathilde Le Roy ne semble pas s'inquiéter de ce type de contrainte et compte bien faire monter les enchères avec une prochaine levée de 3 M€, qui va lui faire perdre la majorité du capital.
Créée il y a 23 ans, la société AT Internet est restée une entreprise familiale innovante. Elle a très vite marqué son époque avec l'invention de Xiti, le tout premier algorithme d'analyse de l'audience des sites web.
C'est que, contre tout attente diront certains, AT Internet a réussi à survivre à l'arrivée sur ce segment de marché de Google, une attaque qui a fait de très nombreuses victimes.
Pour renforcer l'entreprise, il a fallu rendre cette dernière financièrement équilibrée.
"Il faut être profitable ou au moins équilibré pour s'autofinancer. Nous n'avons pas disparu lors de l'attaque du marché par Google car nous menions déjà une politique très prudente. 85 % des startups sont programmées pour être vendues au bout de trois-quatre ans, c'est typique des entreprises digitales" déroule Mathieu Llorens.
Vendre son entreprise implique de savoir combien elle vaut et de quelle façon il faut procéder. Ce qui est en particulier le travail des avocats d'affaires. Et la fiscalité c'est la spécialité de Julie Peitregnet, avocate d'affaire au cabinet Fidal.
Une fois que ces clauses de confidentialité ont été adoptées, le cédant doit faire très attention aux conditions que l'acheteur va sans doute poser.
"L'acheteur n'a sans doute pas envie de voir le vendeur relancer une activité sur le même marché, d'où la clause de non concurrence. Les questions juridiques et fiscales arrivent très tôt et vous aurez donc à rencontrer des avocats" a prévenu l'avocate d'affaires.
Le spécialiste en ingénierie financière de la CEAPC, François Lafont, a quant à lui attaqué le cœur du sujet en s'intéressant à la valorisation des entreprises, qui reste un point crucial pour les cessions voire les refinancements.
"Il est important de ne pas trop valoriser l'entreprise, a prévenu ce spécialiste. Parce que quand on rachète il y a toujours des problèmes de rentabilité en jeu. Pour évaluer la rentabilité de l'entreprise on s'intéressera à l'Ebitda (ou en français Baiia pour Bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement - NDLR)" a indiqué François Lafont.
Le spécialiste financier de la CEAPC a ensuite averti qu'il fallait aussi s'intéresser aux crédits syndiqués, montés avec un arrangeur. Autrement-dit aux crédits accordés à une même entreprise par un pool de banques dont l'une joue le rôle de chef de file, d'arrangeur, qui va mettre au point les conditions du montage financier avec le chef d'entreprise. Une configuration très courante lors des cessions des entreprises.
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Quoi qu'il en soit, les chefs d'entreprises qui sont intervenus pendant cette conférence-débat sont tombés d'accord pour dire qu'ils ne croient en la fatalité de la vente. S'ils vendent, c'est que c'est le meilleur choix à faire pour assurer le futur de l'entreprise. Le cliché du startupper qui spécule financièrement à court terme sur l'entreprise qu'il a créé n'est pas leur tasse de thé.
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Jean-Philippe Déjean