Tisser des souvenirs qui ne sont pas les nôtres, n'est-ce pas les inventer ? Arpentant dans Archipels la vie de son père, Hélène Gaudy explore sous la forme d'une question aux mille réponses - peut-on tricoter la mémoire d'un autre ? - cette inquiétante étrangeté : l'image que l'on se fait d'une vie, sa vérité, est-elle contenue à l'intérieur ou à l'extérieur d'elle ?
Dans Une île, une forteresse, l'écrivaine faisait parler des déportés et des habitants de Terezín, ville présentée faussement dans un film de propagande nazie comme un ghetto modèle, en réalité antichambre d'Auschwitz. Ici, parce que son père a perdu les clés de sa propre enfance, comme si les mots qui pourraient lui en fournir l'accès lui avaient été confisqués, elle part à la rencontre de ces images manquantes pour écrire la légende de photos disparues. Archipels est donc à la fois un livre et une performance, palimpseste patiemment cousu de matériaux mêlés.
Prêtant sa voix à son père, devenant le tendre réceptacle de ce corps énigme, dépositaire d'une histoire close, Hélène Gaudy sculpte un livre-cachette qui se lit avec la curiosité émue d'une enveloppe qu'on descelle. Se dessine sous nos yeux une « géographie de la fuite » à laquelle l'écriture contrevient pour reconstituer un passé dont la narratrice se sait le fruit mystérieux. À partir des bribes éparses glanées au fil d'une phrase ou d'une lettre, d'un objet ou d'une prémonition, elle pose des questions à son père, à des amis de son père, pour interroger ce que les lieux et les événements, les psychés et les songes peuvent laisser échapper après coup.