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La victoire annoncée de Meloni en Italie pourrait ébranler l'équilibre politique au sein de l'UE

reuters.com  |   |  1141  mots
Giorgia meloni prend la parole lors du meeting de cloture de la campagne electorale de la coalition de centre-droit sur la piazza del popolo, a rome[reuters.com]
(Crédits : Yara Nardi)

par Michel Rose, Andreas Rinke et Krisztina Than

PARIS/BERLIN/BUDAPEST (Reuters) - La victoire annoncée de Giorgia Meloni et de son parti d'extrême droite, Fratelli d'Italia, aux élections législatives anticipées de dimanche en Italie pourrait marquer un tournant dans l'équilibre des forces au sein de l'Union européenne, avec une alliance populiste encline à se tourner vers les régimes "amis" de Hongrie et de Pologne, estiment des responsables européens.

Le moment est d'autant plus délicat pour le bloc communautaire qu'il est confronté aux retombées économiques et diplomatiques du conflit en Ukraine, sur son flanc Est, et à l'une des pires crises énergétiques de son histoire, doublée d'une crise du coût de la vie.

Si Giorgia Meloni - qui s'inscrit dans un héritage post-fasciste tout en minimisant les références mussoliniennes de son parti - l'emporte dimanche avec ses alliés conservateurs comme le prédisent les sondages, l'Italie basculera à droite toute pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale.

L'ancienne ministre de la Jeunesse, qui est âgée de 45 ans, serait la première femme à diriger un gouvernement en Italie, avec l'appui de Forza Italia de Silvio Berlusconi et de la Ligue de Matteo Salvini.

Après la percée inédite de l'extrême droite aux élections législatives suédoises du 11 septembre, des inquiétudes se font jour à Bruxelles, Paris et Berlin sur la constitution d'un "front populiste" en Europe à même d'entraver les décisions européennes face au défi de l'inflation et au spectre de la récession, l'unanimité étant la règle dans bon nombre de domaines.

"Tous les regards sont tournés vers Rome", confirme un responsable européen à Reuters.

Avec la démission prochaine du président du Conseil sortant Mario Draghi, les Européens, et singulièrement le président français Emmanuel Macron, perdent l'un des plus fervents avocats de l'intégration européenne qui incarnait la stabilité dans un contexte géopolitique et économique incertain.

Son profil - il est ancien gouverneur de la Banque d'Italie et ex-président de la Banque centrale européenne (BCE) - rassurait les marchés financiers.

Giorgia Meloni n'a pas dévoilé toutes ses intentions au plan communautaire, même si elle se dit prête à gouverner dans la concorde avec des alliés remuants, et la nervosité gagne les europhiles.

"LA FEMME LA PLUS DANGEREUSE D'EUROPE"

Pour Rolf Müntzenich, député du Parti social-démocrate allemand, dont les positions font régulièrement écho à celles du chancelier Olaf Scholz, Giorgia Meloni est une menace pour l'Italie et l'Union européenne.

"C'est un parti qui ne se distance nullement du fascisme et de Mussolini", déclare-t-il.

L'hebdomadaire allemand Stern titre ainsi, en Une, sur une photo de la présidente du Parti des conservateurs et réformistes européens : "La femme la plus dangereuse d'Europe".

Emmanuel Macron a déclaré à plusieurs responsables européens que la perspective de l'arrivée au pouvoir de "Frères d'Italie" le préoccupait, selon plusieurs sources au fait des échanges, même s'il exprime son "optimisme" en public.

A Budapest, Giorgia Meloni, qui a déjà rencontré le Premier ministre nationaliste Viktor Orban, est perçue comme une alliée potentielle dans le bras de fer hongrois avec Bruxelles sur les valeurs démocratiques.

"Orban pourra vraisemblablement compter sur le soutien de l'Italie pour le règlement de ses contentieux avec l'Union européenne", juge Zoltan Kiszelly, analyste au sein du think tank pro-gouvernemental Szazadveg.

En Pologne, pays qui entretient également des rapports conflictuels avec l'exécutif européen et fait régulièrement corps avec la Hongrie, le scénario italien suscite l'engouement.

"Les partis de droite n'ont jamais été aussi populaires. C'est une chance pour corriger la politique européenne", se félicite Zdzislaw Krasnodebskia, élu du parti Droit et Justice (PiS), principale formation de la coalition conservatrice au pouvoir à Varsovie.

L'euroscepticisme de Giorgia Meloni, qui a fait campagne sur l'immigration, la baisse des impôts, l'abaissement de l'âge légal de départ à la retraite et les valeurs de la famille traditionnelle, n'est pas un secret.

Toutefois, si elle épouse bien des vues de Viktor Orban, elle s'est gardée de réclamer la levée des sanctions contre la Russie comme le président du Fidesz et a exprimé son soutien public à l'Ukraine.

Consciente des réticences européennes à son égard, elle a sans attendre lancé une offensive de charme à destination des partenaires de l'Italie dans une vidéo en français, anglais et espagnol.

"ABSURDITÉS"

"J'ai lu qu'une victoire des Frères d'Italie en septembre serait un désastre, marquerait un tournant autoritaire, conduirait l'Italie à quitter la zone euro, et d'autres absurdités. Rien de tout cela n'est vrai", souligne-t-elle dans la vidéo.

Giorgia Meloni est en contact direct avec Mario Draghi et l'administration italienne afin d'assurer une transition en douceur et éviter à l'Italie une nouvelle crise, indiquent des responsables et des analystes européens.

L'idée est de "lui faire comprendre l'importance d'un certain nombre de dossiers, qu'elle ne peut pas faire n'importe quoi. Elle dit qu'elle écoute beaucoup", selon Marc Lazar, spécialiste de l'Italie à l'Institut Montaigne.

A Bruxelles, les responsables s'interrogent sur la manière dont la probable future présidente du Conseil italien se conformera au Plan de relance historique de l'Union européenne, qui conditionne les aides à des réformes nationales et à une gestion rigoureuse des finances publiques.

L'inquiétude est vive sur la question de la dette italienne, l'un des principaux chantiers du futur gouvernement, qui représente 150% du PIB, et la flambée des taux d'intérêt.

Le président français devrait s'entretenir dans les prochains jours avec le chancelier allemand de la situation en Italie, a-t-on appris auprès d'une source gouvernementale française.

Des membres de l'administration sortante à Rome ont incité Paris à la mesure avec Giorgia Meloni pour éviter toute confrontation publique, de peur qu'elle ne se tourne vers Orban.

"Ce que m'ont dit les Italiens à Rome c'est : 'ne la jetez pas dans les bras de la Hongrie'," rapporte cette même source.

Lors de la campagne pour les élections européennes de 2019, Emmanuel Macron s'était opposé à Matteo Salvini en appelant à "bâtir une grande coalition des progressistes" face à "ceux qui veulent détruire l'Europe par le nationalisme".

Si l'administration américaine est attentive au scrutin italien, elle relativise les craintes européennes.

"Le narratif sur les élections italiennes qui voudrait que 'le ciel s'effondre' ne correspond pas à nos prévisions", résume un membre de l'administration.

(Reportage Michel Rose, Andreas Rinke à Berlin et Krisztina Than à Budapest; avec la contribution de Belen Carreno à Madrid, Jan Lopatka à Prague, Heather Timmons à Washington, Crispian Balmer à Rome et Agnieszka Pikulicka-Wilczewska à Warsaw; version française Sophie Louet)

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