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L'Allemagne est-elle devenue keynésienne ?

Romaric Godin

Publié le 29 mai 2013 à 08:36

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Initiative pour l'emploi des jeunes, soutien aux PME espagnoles, changement de ton de Wolfgang Schäuble... Berlin semble faire flèche de tout bois pour atténuer son image de patrie de l'austérité. Mais qu'en est-il vraiment ?

L'austérité, c'est fini. La "rigidité allemande" a vécu. Wolfgang Schäuble, oui, ce même ministre allemand des Finances qui, voici encore un mois, affirmait avec hauteur qu'opposer austérité et croissance était une « sottise », se rend dans les pays du sud pour affirmer, comme à Lisbonne récemment, que l'Europe a « besoin de plus d'investissements et de plus de programmes de soutien à l'investissement. » Et de conclure, sans sourciller, que « l'Allemagne est toujours prête à apporter son aide. »

Terminé donc la doctrine défendue jusqu'à encore peu par Berlin : seules les politiques de dévaluation interne peuvent assainir les économies périphériques et leur permettre de « s'engager sur la voie de la croissance saine. » Les initiatives allemandes se multiplient : un plan franco-allemand pour l'emploi des jeunes, un programme de crédit financé par la banque publique allemande KfW pour les PME espagnoles, un feu vert à des délais supplémentaires pour l'Espagne, la France, le Portugal... Bref, Berlin semble oublier ses fondamentaux d'orthodoxie budgétaire pour verser dans une certaine forme de keynésianisme. En cela, il y a un vrai tournant. Du moins dans le discours.

L'Allemagne touchée par la crise

Pourquoi ce changement de pied ? Plusieurs raisons. D'abord, la situation économique de l'Europe est désormais des plus préoccupantes. Après six trimestres de récession dans la zone euro, il est difficile de défendre un simple effet « à court terme » des politiques menées. La stratégie fondée sur l'idée qu'une amélioration de la compétitivité des pays périphériques conduirait à une croissance tirée par les exportations a clairement échoué, alors même que la déprime conjoncturelle s'est transmise à la Chine. Contrairement à ce qu'affirmait Wolfgang Schäuble, le dogme de l''austérité est devenu le gage le plus certain d'une poursuite de la récession. Et l'Allemagne, qui sort de deux trimestres difficiles, ne peut plus regarder avec hauteur la situation. Il fallait donc changer de discours pour espérer redonner un peu de confiance à l'Europe et au monde.

Les eurosceptiques en baisse outre-Rhin

Ensuite, le danger eurosceptique semble s'éloigner en Allemagne. Le parti des opposants à l'euro, Alternative für Deutschland (AfD), semble avoir peu de chance d'entrer au Bundestag le 22 septembre prochain. La politique d'Angela Merkel a convaincu les Allemands des avantages de l'euro. La monnaie unique est au pic de sa popularité outre-Rhin et les discours visant un retour au deutsche Mark ne sont plus guère pris au sérieux. D'autant que la ligne d'AfD est bien peu claire et ses positions parfois un peu trop nationalistes. Dans les sondages, ce parti est donné à 2-2,5 % des intentions de vote, et  la tendance est à la baisse. Angela Merkel ne doit donc plus, comme voici un ou deux mois, tenir un discours de fermeté pour retenir les électeurs tentés par AfD. Du coup, électoralement, la droite allemande peut lever le pied sur l'austérité.

Répondre aux critiques

Dernier élément décisif, enfin, la vague de critiques dont a été l'objet l'Allemagne au cours des dernières semaines. La prétention du PS français de dénoncer « l'intransigeance égoïste » de la chancelière n'a certainement pas été décisive, mais elle a ajouté à la pression qui s'exerçait depuis plusieurs mois sur Berlin. La menace d'apparaître comme dominatrice n'est pas mince en termes d'image pour la république fédérale. Il fallait enfin apparaître sympathique, soucieux des réalités et proche des gens. D'où cet empressement à se porter au chevet des jeunes au chômage. Une noble cause tout à fait digne de restaurer ce problème d'image.

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Un vrai tournant ?

Dès lors, la question se pose de savoir si ce « retournement » allemand est surtout une opération de communication ou véritable changement de cap qui, dans ce cas, toucherait l'Europe entière. Certes, les initiatives pour l'emploi des jeunes ou les investissements des PME espagnoles ne peuvent être que les bienvenues, mais ces initiatives sont-elles réellement à la mesure des enjeux ?

Un soutien aux PME ?

Globalement, le plan de soutien allemand aux investissements en Espagne pourrait atteindre jusqu'à 1,2 milliard d'euros et Madrid espère pouvoir générer ainsi 3,2 milliards d'euros. Concrètement, ceci permettrait aux entreprises espagnoles de bénéficier des taux d'intérêt allemands. C'est un vrai changement de cap théorique, car jusqu'ici Berlin défendait les différences de taux entre les Etats de la zone euro par les différentes performances de ces mêmes Etats. Mais ce plan est limité à plusieurs égards.

D'abord, si la somme n'est pas négligeable, elle n'est sans doute pas non plus réellement à la hauteur de la crise qui frappe l'Espagne. Rappelons également qu'en 2009, les gouvernements avaient stoppé la récession en déversant des dizaines de milliards d'euros en quelques mois. Il ne peut être question de renverser la tendance économique espagnole avec 1,2 milliard d'euros. Ce plan ne saurait ensuite remplacer un mécanisme d'aplanissement des taux qui serait mise en place par la Banque centrale européenne (BCE), pour l'ensemble des PME des pays périphériques.

Or, c'est en grande partie la résistance de la Bundesbank qui bloque sur ce point. Les Allemands continuent de refuser une unicité des taux au sein de la zone euro, ils ne sont d'accord que pour agir ponctuellement. Or, améliorer l'accès au crédit des entreprises est positif, mais c'est inutile s'il n'y a pas de demande. D'où la nécessité d'un plan plus ambitieux pour renforcer l'investissement en redonnant des perspectives aux agents économiques.

Le chômage des jeunes en ligne de mire

Deuxième initiative : celle de l'emploi des jeunes. La question obsède depuis quelques jours la presse allemande, du Spiegel conservateur à la Süddeutsche Zeitung de centre-gauche. Du coup, l'enveloppe paraît plus conséquente : 6 milliards d'euros d'ici à 2020 pour donner une formation aux jeunes au chômage. Mais, là encore, ce pourrait ne pas être entièrement à la mesure de l'enjeu. D'abord, parce que, selon une évaluation interne de la Commission citée par Der Spiegel, seulement 3,5 milliards d'euros seulement pourrait être versés d'ici à 2020 compte tenu du lourd processus prévu.

Ensuite, parce que l'on prend le chômage des jeunes comme une fatalité indépendante de la conjoncture, et non comme une des conséquences de la récession. Sans doute y a-t-il un chômage des jeunes structurellement élevé en France, en Espagne et en Italie, mais l'urgence est surtout de stopper la hausse vertigineuse de ce chômage qui trouve sa source dans la récession actuelle. Il n'est pas sûr que des formations soient utiles lorsque, partout, les entreprises ferment et débauchent.

Enfin, pourquoi ne s'intéresser qu'aux jeunes ? Ce sont certes les plus touchés par le chômage, mais la question de la reconversion des autres salariés frappés par le chômage se pose également. Il y a clairement un élément de « communication » dans cette focalisation sur une jeunesse qui serait « innocente » face au chômage.

Le peu d'initiative de la BEI

On le voit donc : la question centrale reste celle de la récession, et donc de la politique économique. Or, la passivité européenne face à la récession n'est pas réellement remise en cause, malgré le changement de ton de Berlin. La Banque européenne d'Investissement (BEI), qui sera en charge de la gestion l'initiative franco-allemande pour l'emploi des jeunes, semble toujours très prudente et bien plus attachée à sa notation triple A qu'à une quelconque politique de soutien de l'activité. Elle est dirigée par Werner Hoyer, Libéral allemand, ancien secrétaire d'Etat aux Finances de Wolfgang Schäuble, qui, en passant, l'a récemment encouragé à préserver sa notation triple A. Si la BEI investit réellement les 60 milliards d'euros de stimulus économique qu'elle promet d'ici à 2015, elle peut jouer un rôle positif - quoique un peu tardif - mais il est permis d'en douter.


La fin de l'austérité ?

Reste enfin la politique européenne vis-à-vis des pays périphériques. Il sera intéressant de suivre les recommandations de la Commission vis-à-vis des pays qui ont des problèmes de déficits. Vraisemblablement, le ton devrait rester ferme, car les délais obtenus par la France et l'Espagne devront avoir des compensations. Bruxelles devrait insister sur les réformes structurelles. Selon El Pais, Madrid sera mise sous « très stricte surveillance » pour l'inviter à « réduire ses déséquilibres. » Autrement dit : si la Commission ne réclamera pas de nouvelles coupes budgétaires, elle devrait réclamer des « réformes structurelles » plus ambitieuses, notamment du marché du travail.

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Or, ces réformes ne sont pas neutres sur le plan macro-économique et il n'est pas certain que ce « changement de ton » soit plus favorable à la demande intérieure. Car, in fine, la logique demeurera la même que précédemment : organiser des dévaluations internes rapides afin d'améliorer la compétitivité et pesant sur les coûts, donc sur la demande intérieure. Pas de quoi redonner espoir aux Européens. Or, sans espoir, pas de perspectives d'investissements et d'embauche. L'Allemagne montrera donc lors du conseil européen de fin juin si elle a vraiment changé de stratégie : si elle soutient les recommandations de la Commission, ces belles initiatives resteront sans doute une goutte d'eau dans l'océan de la récession.

Romaric Godin

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