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ÉconomieUnion européenne

Pourquoi le débat entre croissance et austérité gêne-t-il tant Monsieur Schäuble ?

Romaric Godin

Publié le 05 avril 2013 à 15:51 - Mis à jour le 05 avril 2013 à 15:55

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Berlin veut clore un débat qu'il juge « sot » et entend affirmer qu'il n'y a « pas d'austérité. » Pourtant, les faits plaident contre la stratégie allemande qui est d'abord le fruit des intérêts de la première économie européenne.

Wolfgang Schäuble n'en peut donc plus. Il est excédé. Il veut « en finir avec le débat entre austérité et croissance » qui est une « sottise. » Le ministre allemand des Finances a haussé le ton, jeudi à Strasbourg. Mais, en réalité, ce discours sur « l'absence de débat » est une constance de la communication du gouvernement allemand depuis quelques semaines. Le 22 mars, le ministre des Affaires étrangères allemandes avait écrit une tribune dans Le Monde qui proclamait « croissance et rigueur budgétaire vont de pair. » A l'orée du conseil européen du 15 mars, le correspondant à Bruxelles de la FAZ, le principal journal conservateur allemand, avait proclamé que le choix entre croissance et austérité était une « fausse alternative. »

Cessez ce débat que je ne saurais entendre

Berlin tente donc de clore le débat. De faire taire les critiques à une stratégie européenne qui, depuis 2010, a donné la priorité au retour rapide aux équilibres budgétaires. Et elle tente de le faire en proclamant que toute autre forme de pensée est fausse. Les discours des deux ministres allemands cités précédemment sont fondés sur ce rejet d'une alternative : « erronée » pour Guido Westerwelle, « sottise » pour Wolfgang Schäuble. Fermez le ban et la discussion ! Sauf que cette hâte à vouloir cesser la discussion prouve avant tout que l'Allemagne a perdu la bataille de la communication.

L'austérité honteuse

Désormais, il n'y a plus que les Allemands et leurs plus proches alliés pour défendre cette idée que l'équilibre budgétaire et la dévaluation interne est le gage de la croissance future et qu'il ne faut surtout rien faire pour entraver ce « rééquilibrage. » Même le Conseil européen reconnaît qu'il faut une stratégie de croissance. On ne trouvera pas un fonctionnaire européen qui continue à faire de la consolidation budgétaire la seule priorité du moment. Même à la Banque centrale européenne (BCE), on s'alarme en privé de la situation. L'Europe, ravagée économiquement, en proie à une récession qui menace de durer et à un chômage record, menacée désormais par des forces politiques dangereuses comme les néo-nazis grecs désormais troisièmes dans les sondages et omniprésents dans la vie publique hellénique, ne peut plus attendre. Un discours comme celui de Guido Westerwelle dans Le Monde (« les réformes auront besoin de temps mais porteront leurs fruits ») n'est plus audible. D'où la nécessité de rechercher des alternatives. C'est cela que rejette le gouvernement allemand qui veut faire taire les mécontentements et imposer son discours comme une vérité métaphysique. Cette rigidité allemande face à l'opposition est de mauvais augure pour un pays qui tient désormais entre ses mains le sort du Vieux continent.

L'austérité a conduit à la récession

D'autant que l'Allemagne n'a pas perdu que la bataille de la communication. Sa stratégie s'est révélée être désastreuse. Car, en réponse aux demandes de patience des ministres allemands, à leur argument classique consistant à opposer le long terme et le court terme, il convient de rappeler que cette stratégie est désormais ancienne. Elle est mise en ?uvre depuis trois ans. Depuis 2010, tous les pays de la zone euro ont appliqué des stratégies de réduction rapide de leurs déficits publics. Et ceci n'a non seulement pas ramener la croissance, mais elle en a même sapé les principales composantes. La Grèce en est un exemple caricatural : « L'ajustement » a été considérable : un PIB réduit d'un quart, un budget qui pourrait être en excédent primaire, mais en réalité aucune perspective de redressement économique. La demande intérieure est ravagée par les politiques menées depuis 2010, elle ne pourra pas se redresser avant très longtemps et les timides hausses des exportations ne permettent pas de compenser cette situation.

Et ce schéma se répète partout ailleurs dans les pays du Sud. Pire même, la croissance future elle-même, loin d'être assurée, est obérée par la disparition d'une partie de l'industrie, victime de l'effondrement de la demande intérieure. La désindustrialisation de l'Italie, jusqu'ici modérée, s'est accélérée sous les coups de la rigueur de Silvio Berlusconi et de Mario Monti. La reprise de ces pays méridionaux semble donc remise à plus tard. 2014, disent les économistes qui, en 2012, la promettaient pour 2013. Quoi qu'il arrive, cette reprise sera dérisoire, inférieure à 1 %, et fragile. La réalité, c'est que ces économies n'ont plus de vrais moteurs sur lesquelles elles pourraient s'appuyer.

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L'échec de la consolidation rapide

Du coup - et c'est une autre défaite de la stratégie allemande - les objectifs de consolidation budgétaire se sont révélées impossibles à atteindre. Il a fallu les réviser, mais aussi resserrer la vis pour prouver que l'on ne souhaitait pas abandonner la consolidation. S'est ouvert alors un cercle de révision des objectifs, de nouveaux plans d'austérité, de récession et de nouvelles révisions des objectifs. Ce qui devait conduire aux équilibres rapidement a conduit aux déséquilibres permanents. Et non seulement, ceci a conduit à une dégradation accrue des conditions économiques dans la périphérie de la zone euro, mais également à un coût plus élevé pour les pays du centre, contraints de forger en permanence des plans d'aide rendus nécessaires par les effets de leurs décisions précédentes. On se souvient que la crise chypriote a commencé... en Grèce.

La contagion de l'austérité

C'est, du reste, la troisième défaite de la politique d'austérité, c'est la contagion. La remise au pas budgétaire de la Grèce en 2010 devait empêcher tout effet de contagion. C'est le contraire qui s'est produit. Partout, les agents économiques ont anticipé les tours de vis des gouvernements, se sont inquiétés des taxes futures et ont réduit leurs dépenses. La récession s'est donc répandue comme une traînée de poudre. Et elle a atteint jusqu'aux « bons élèves » du Nord, du moins ceux qui feignent de l'être, comme les Pays-Bas, engoncés désormais dans une crise immobilière et budgétaire très préoccupante.

Quant à l'Allemagne, rappelons que sa demande intérieure s'est également contractée au dernier trimestre de 2012 et que, cette année comme l'an passée, la consommation restera atone. La menace de l'austérité a fait autant de mal aux économies de la zone euro que l'austérité elle-même. C'est du reste pourquoi on a réactivé à Bruxelles ou à Francfort le discours sur la croissance. Mais c'est aussi pourquoi le discours allemand sur « l'absence d'alternative », comme l'affirme clairement Guido Westerwelle, est néfaste.

La crise politique


Enfin, la dernière défaite de la stratégie allemande est politique. L'austérité brutale a conduit à la misère et au chômage des millions de personnes. La pression de l'Europe et de l'Allemagne pour obtenir des partis de gouvernement un consensus sur l'austérité, comme cela a été le cas en Grèce en février 2012 ou en France à partir de juillet 2012 a naturellement conduit les masses mécontentes à se tourner vers des partis qui rejettent cette austérité. On a cité le cas des néonazis grecs, mais on pourrait ajouter la florissante réussite de l'extrême-gauche en Grèce ou de Beppe Grillo en Italie. Mais là aussi, les pays du nord de l'Europe non pas été épargnés : les contribuables, excédés de devoir payer toujours plus, montrent également politiquement leur mécontentement en Finlande, en Autriche et bientôt, peut-être en Allemagne. Désormais, après trois ans d'austérité, l'euro est sur la sellette politiquement.

Réponse caricaturale de l'Allemagne

La stratégie d'austérité a donc un bilan désastreux qui devrait suffire à envisager des alternatives. Le discours de Wolfgang Schäuble ou de Guido Westerwelle est caricatural : il revient à considérer que la seule alternative est de « continuer comme avant » et de s'endetter ou de réduire les déficits au plus vite. La stratégie de croissance serait donc une stratégie forcément dispendieuse. Rien n'est moins juste. Désormais, l'austérité est un problème : elle est la source des maux européens. Il convient donc de stopper le mouvement pour recréer les bases de la croissance.

Sans doute ceci conduira à une pause dans la réduction des déficits. Mais dans un premier temps seulement, car si la croissance revient, les déficits se réduiront avec l'augmentation du PIB. Ce qui est essentiel, c'est de ne pas augmenter les dépenses publiques plus rapidement que cette croissance lorsqu'elle sera revenue. C'est en période d'abondance que l'Etat doit se retirer. C'est d'ailleurs ce qu'a fait l'Allemagne qui a consolidé son budget en profitant de la période faste de 2006 à 2008, puis de 2010 à 2011. Ce n'est pas Gerhard Schröder qui a réduit le déficit public, il a même imposé à la commission européenne de ne pas blâmer l'Allemagne pour son déficit excessif. Bref, comme souvent l'Allemagne n'est pas un modèle.

L'intérêt de Berlin

Pourquoi taire un débat devenu nécessaire ? Parce que les Allemands ne veulent pas prendre leur part de responsabilité : ils refusent de pratique la « réévaluation interne. » Ce sont les autres qui doivent les rattraper seuls, mais leur avance est trop importante et garantie par l'austérité même. Les gains de productivité des économies du sud ne sont que des chiffres de façade. Qui peut croire que l'industrie grecque concurrencera les produits allemands un jour, quand bien même le coût du travail serait devenu minime en Grèce ? L'Allemagne, déjà sous la pression des hausses de salaires, craint trop pour sa compétitivité pour faire un geste. Elle ne veut donc pas entendre parler d'une autre stratégie. L'Allemagne défend donc ses intérêts bien plus qu'une vérité métaphysique.

Rompre avec « l'idéologie allemande »

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Il faut donc poser le débat entre austérité et croissance et rappeler que l'austérité en période de crise est néfaste, que c'est un poison dont l'économie européenne ne parviendra pas à se mithridatiser. Et qu'il faut donc trouver des moyens de revenir à la croissance pour pouvoir engager un désendettement sain de l'Etat. Ces moyens existent : le budget européen ou la Banque européenne d'investissements (BEI) en disposent. Mais ils sont inutilisés, car cela freinerait « l'ajustement en cours.» Car il n'est venu à l'idée d'aucun de ces ministres allemands de se demander quel était le lien entre leur philosophie et la réalité européenne. Ce qui, dans la situation actuelle, semble une sottise, c'est l'idéologie allemande.

Romaric Godin

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