Croissance : de quoi parle-t-on ?

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La consommation de carbone, l'abondance des oiseaux et le recyclage des déchets devraient devenir des indicateurs de la croissance, selon le think tank.
La consommation de carbone, l'abondance des oiseaux et le recyclage des déchets devraient devenir des indicateurs de la croissance, selon le think tank. (Crédits : Reuters)
Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le PIB est devenu l'unité de mesure de référence pour estimer la richesse produite par un pays. Utiliser cet étalon est-il toujours pertinent ?

Fébrilement, quarante-cinq jours après la fin de chaque trimestre, le gouvernement attend la publication du PIB par l'Insee. Dans l'angoisse, le plus souvent. Quand l'exécutif joue les fiers à bras en anticipant la reprise, la pression est forte.

Seule une question compte. Le PIB progressera-t-il ? S'il augmente, est-ce une tendance lourde ? Avec la même anxiété, la même fébrilité, le gouvernement scrute avec attention les enquêtes de conjoncture mensuelles qui donnent des indications précieuses sur les tendances futures.

Le gouvernement n'est pas le seul à attendre les statistiques. Les économistes, les institutions internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale ou l'OCDE observent également, et avec la plus grande attention, les évaluations de croissance réalisées par l'Institut. Bruxelles est également très attentive aux variations du PIB, auquel l'Insee consacre actuellement un dossier spécial sur son site Internet.

Le PIB progresse ? C'est alors un grand ouf qui est poussé dans tous les ministères de l'Economie de tous les pays du monde. Et tant pis si cette augmentation trouve surtout son origine dans la variation des stocks des entreprises, variation toujours très délicate à interpréter, positivement ou négativement.

La « belle » performance de l'économie française au premier trimestre

Dernier exemple en date ? Tout le monde, ou presque, s'est réjoui de la progression de 0,6% du PIB tricolore au premier trimestre. Rares ont été ceux qui ont remarqué que cette « reprise » s'expliquait justement par une variation très positive des stocks. Encore plus rares ont été ceux qui relevaient la faiblesse du commerce extérieur français. En dépit de la dépréciation de l'euro face au dollar et de la chute du prix du baril de brut, le commerce extérieur a retiré 0,5 point de PIB à la croissance entre janvier et mars !

Faisant fi de la composition de la croissance et de l'augmentation continue du nombre de demandeurs d'emplois, l'essentiel était sauvé pour le gouvernement : la reprise se conjugue désormais au présent. Cette "reprise" déclenche-t-elle un reflux du chômage ? Malheureusement, non. C'est pourtant le seul indicateur qui vaille la peine d'être observé aujourd'hui.

Le PIB est-il encore une mesure adaptée ?

Certes, le PIB possède un avantage indéniable. Il permet, peu ou prou - son calcul n'est pas totalement homogène puisque des différences de méthode existent entre les pays - de faire des comparaisons internationales. Ce qui est bien pratique.

Mais cet étalon est-il encore adapté aux préoccupations actuelles ? Quand la consommation d'énergie, produite par des centrales au charbon polluantes, tire la consommation des ménages et donc la croissance, faut-il se réjouir ? On continue à le faire. S'agit-il de casser le thermomètre pour masquer les difficultés d'une économie ? On peut toujours le penser. Mais l'essentiel n'est pas là.

Si le PIB était un bon indicateur lorsque la France et l'Europe était en reconstruction, quand l'activité progressait d'année en année, que le plein emploi n'était pas un doux rêve mais une réalité et que les préoccupations environnementales ne préoccupaient que quelques amoureux de la nature réfugiés en Lozère ou ailleurs - le sac plastique était alors considéré comme un progrès -, il ne l'est plus vraiment.

La remise en cause de cette mesure n'est pas nouvelle. De nombreuses tentatives ont eu lieu pour définir de nouveaux étalons permettant de mesurer différemment la richesse produite par un pays.

De nouveaux indicateurs à l'étude

En France, le débat a surtout commencé en 2005. Alors ministre de l'Economie, Thierry Breton avait souhaité que l'immatériel soit, comme aux Etats-Unis, davantage pris en compte dans la mesure de la création de richesses, dans le sillage de la publication du rapport de la commission sur l'économie de l'immatériel rédigé par Maurice Lévy et Jean-Pierre Jouyet.

Créée en 2008, la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social, menée par les économistes et prix Nobel Joseph E. Stiglitz, de l'université de Columbia, et Amartya Sen, de l'université de Harvard, ainsi que Jean-Paul Fitoussi, de l'Institut d'Études Politiques de Paris, alors président de l'Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE), a également fait des propositions.

Elle recommandait notamment aux services statistiques de se référer aux revenus et à la consommation plutôt qu'à la production, de prendre en compte le patrimoine en même temps que les revenus et la consommation, d'intégrer à leurs enquêtes des questions visant à connaître l'évaluation que chacun fait de sa vie, de ses expériences et priorités, d'améliorer les mesures chiffrées de l'état de santé, du niveau d'éducation, des activités personnelles, de la participation à la vie politique, des relations sociales, des conditions environnementales et de l'insécurité, de fournir les informations nécessaires pour agréger les différentes dimensions de la qualité de la vie, et permettre ainsi la construction de différents indices et aussi, entre autres, de mieux évaluer la soutenabilité et ses aspects environnementaux.

Ces recommandations, l'Insee les adoptent progressivement en parallèle. Mais les habitudes ont la vie dure. Dans les esprits, le PIB reste la norme, encore et toujours, même si le débat continue à être alimenté.

Le retour de la Macreuse brune

Ce vendredi, c'est au tour de France Stratégie de prolonger le débat. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que le think tank du gouvernement dédié à la prospective se penche sur le sujet. Dans une note, il recommande de privilégier une liste d'une dizaine d'indicateurs, « de manière à ce qu'ils puissent être repris dans le débat public et par là influencer les choix de politiques publiques ». Dans le domaine économique, France Stratégie propose le taux d'emploi, le patrimoine productif, la dette publique et privé.

Dans le domaine social, ce sont l'espérance de vie en bonne santé, la satisfaction à l'égard de la vie, les écarts de revenus, la part des diplômés qui sont proposés. Dans le domaine environnemental, c'est la consommation de carbone, l'abondance des oiseaux et le recyclage des déchets qui devraient, selon le think tank, retenir l'attention. Le retour du Râle des genêts, du Cygne de Bewick ou de la Macreuse brune, tous menacés d'extinction selon l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), fera-t-il un jour les gros titres. Provoquera-t-il des effusions de joie au sein du gouvernement et des économistes ?

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Commentaires
a écrit le 28/07/2015 à 18:01 :
PIB par habitant serait plus significatif
a écrit le 27/07/2015 à 22:36 :
Excellent article comme on ne peut en lire quasiment que dans « La Tribune » !
a écrit le 27/07/2015 à 14:52 :
Merci pour cet article qui montre clairement que ce n'est pas simple. Il y a déjà trop d'incertitudes sur les données. En ajouter d'autres pourraient semer encore plus de confusions. Ceci étant écrit, la prévision de PIB est nécessaire pour établir le budget.
A mon humble avis, l'évolution du nombre de chômeurs est l'indicateur le plus important. Pour minimiser les distorsions, il faut probablement le suivre par trimestre.
Pour répondre à VALBEL89 et sans acrimonie aucune, le fait d'avoir 3.5 mlns de chômeurs cat 1 (chiffre Pôle emploi) ne rend pas optimiste.
Cordialement
a écrit le 27/07/2015 à 14:05 :
Et si on nous "foutait tranquille" avec les indicateurs économiques et en général avec toutes les statistiques? Les Français seraient sans doute moins pessimistes.
a écrit le 27/07/2015 à 12:52 :
Ce que j'observe comme seule croissance exponentielle sous ce triste régime anti travailleurs c'est celle des Prélèvements Individuels menant à la Banqueroute... Salariés comme retraités, CDD comme CDI, agriculteurs comme employés, nous y filons à la vitesse grand V. Et ce PIB là, les travailleurs du privé voient tout de suite de quoi on parle ... ;(
C'est le Titanic. Armageddon.
Sous cette gouvernance, nous finirons tous à la Banque de France, pas pour nous enrichir, mais pour monter des dossiers de surendettement. Et encore ! La aussi, les dettes fiscales restent prioritaires ! Et oui, je suis une affreuse pessimiste, comme beaucoup d'entre nous finalement.
a écrit le 27/07/2015 à 10:53 :
Le pib est une référence du passé ,celle d un monde fini .
a écrit le 27/07/2015 à 10:34 :
Si je tonds ma pelouse, je n'augmente pas le PIB, si je la fait tondre par un paysagiste, j'augmente le PIB. Pourtant dans les 2 cas ma pelouse sera tondue.
Si j’accroche ma voiture et la fait réparer chez le carrossier, j’accrois le PIB, si je n'ai pas d'accident, le PIB n'augmente pas.
Le PIB est-il un bon indicateur ?
Réponse de le 27/07/2015 à 12:55 :
oui, car c'est un indicateur des revenus distribués, du nombre d'heures travaillees , de la possibilité de financer les depenses publiques via l'impot sur la production
La limite: l'economie infromelle, mais la rien de bien nouveau.

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