Guerre en Ukraine : la Bretagne touchée par la flambée des prix du carburant et des céréales

Des pêcheurs à l’arrêt qui bloquent des ports en raison de la flambée des prix du carburant, des agriculteurs inquiets des coûts de l’énergie et de celui des matières premières. D'autres entreprises gèlent leurs activités en Ukraine ou les maintiennent en Russie. Si les Bretons roulent au pétrole russe, l’impact de la guerre en Ukraine reste encore limité sur l’économie bretonne. Dans cette région de pêche et d’élevage, le conflit pose la question de la souveraineté alimentaire.

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Timac Agro, basé à Saint-Malo, mise sur la diversification de ses approvisionnements pour continuer de fournir ses 45.000 clients agriculteurs.
Timac Agro, basé à Saint-Malo, mise sur la diversification de ses approvisionnements pour continuer de fournir ses 45.000 clients agriculteurs. (Crédits : Timac-Agro)

Plus d'un mois après le début de l'invasion russe en Ukraine, l'incertitude demeure pour de nombreux secteurs sur les répercussions économiques à court et à moyen terme. Qu'en est-il du côté de la Bretagne, où la flambée du coût de l'énergie, du prix du carburant, des fertilisants et des aliments pour animaux inquiète les secteurs de la pêche et de l'agriculture ? L'impact sur l'industrie ou la construction reste encore à mesurer.

Selon les chiffres des échanges commerciaux avec l'Ukraine et la Russie, la Bretagne, au contraire d'autres territoires, commerce assez peu avec ces deux pays. L'Ukraine ne figure pas parmi ses dix premiers pays clients (exportations) ni dans celui de ses principaux fournisseurs (importations).

Un document de Bretagne Commerce International couvrant l'année passée évalue les exportations bretonnes vers l'Ukraine à 31 millions d'euros (33 millions en 2019) et les importations à 61 millions euros (56 millions en 2019). Les importations concernent beaucoup les produits agricoles et agroalimentaires. L'arrêt des ports en Ukraine génère des impacts sur les aliments, les engrais et les productions animales.

519 millions d'euros d'hydrocarbures... sur 610 millions d'importations russes

La Russie n'apparaît pas non plus comme un partenaire majeur de la Bretagne, malgré des échanges commerciaux plus élevés.

Sur les 6,4 milliards d'exportations françaises vers la Russie, les exportations bretonnes ont pesé 93 millions d'euros en 2021. Les données des douanes françaises les décomposent notamment en cosmétiques (22,6 millions d'euros), aliments pour animaux (17 millions d'euros), produits carnés (4 millions d'euros), volailles vivantes, œufs (3,5 millions d'euros).

Côté importations, la Russie vend ses matières premières. Elle est le septième fournisseur breton, là où les importations de pays comme l'Allemagne ou la Chine dépassent le milliard d'euros.

L'an passé, la Bretagne a ainsi importé pour 610 millions d'euros, dont 519 millions d'euros au titre des produits pétroliers raffinés, essence ou gasoil débarqués dans les ports de Brest ou Lorient. Le carburant russe domine largement les approvisionnements bretons.

Le reste des importations concerne les huiles (notamment de tournesol pour l'agro-alimentaire) et graisses (22 millions d'euros), des bois sciés (19 millions d'euros), des conserves de poissons (16 millions d'euros) et des engrais et fertilisants pour 10,3 millions d'euros. Le port de Saint-Malo voit régulièrement débarquer les cargos chargés de bois et d'engrais.

Si l'on ajoute la Biélorussie, les exportations totales s'élèvent à 128,4 millions d'euros, soit 1,1% des exportations bretonnes. Les montants des flux d'importations représentent 675 millions d'euros, soit un peu plus de 5% du montant total des importations bretonnes, selon des chiffres livrés par la CCI Bretagne.

Répercussion des prix agricoles sur les consommateurs ?

Tandis que les pêcheurs, comme ceux de Lorient, bloquent des ports pour protester contre la flambée des cours du gazole, les répercussions de la guerre sur les prix des céréales importées et du gaz, inquiètent le secteur agricole sur deux points.

« Le prix des céréales destinées à nourrir les animaux et les élevages porcins, avicoles et un peu bovins, s'envole » signale André Sergent, président de la Chambre régionale d'agriculture. « La guerre a un impact direct sur les prix mondiaux dans un contexte où les cours des céréales étaient déjà très hauts, autour de 300 euros la tonne à la fin de 2021.

Actuellement, on se situe entre 300 et 400 euros la tonne. Les éleveurs vont subir une hausse de 100 euros du prix des aliments consommés par les animaux, mais en face, le prix de vente des productions est scotché à 1,40 euro en moyenne le kilo. Il faudrait 1,65 euro. Cela pose des problèmes de financement pour la filière porc dont l'alimentation représente 70% du coût de production. »

Le plan de résilience du gouvernement prévoit 400 millions d'euros pour les éleveurs et devrait couvrir une partie du manque à gagner. Mais selon André Sergent, le prix du porc devra monter à plus de 2 euros le kilo pour permettre aux éleveurs d'atteindre l'équilibre financier.

A terme, « la répercussion sur le consommateur est inévitable » juge-t-il. Idem pour la filière avicole, avec un poulet sur deux qui est importé.

« Si, en plus, l'épidémie de grippe aviaire se développe, on risque une pénurie de volaille d'ici à l'été » anticipe André Sergent.

Le volet énergie n'est pas à négliger. La hausse des prix du gaz percute l'activité des serristes dont dépend la production de légumes et de petits fruits.

Souveraineté alimentaire et dépendance aux engrais

La crise de la Covid-19 a mis en exergue la question de la souveraineté industrielle. La guerre en Ukraine rappelle aussi l'urgence de la souveraineté alimentaire. Afin de réduire, à moyen terme, la dépendance de la Bretagne aux importations, le Conseil régional oriente ses aides vers l'autonomie protéique des exploitations agricoles.

Si la Bretagne est une terre d'élevage, des menaces pèsent aussi sur l'approvisionnement en fertilisants : la Russie est un des principaux producteurs d'engrais.

« Les stocks sont suffisants pour 2022 » assure André Sergent, « mais si tout reste bloqué, 2023 risquera d'être plus compliquée ». Sans engrais, la production serait réduite de deux tiers, entraînant des pénuries dans certains pays.

Dans cette perspective, les agriculteurs plaident pour que l'État lève les verrous administratifs interdisant d'utiliser les engrais organiques issus des élevages, en substitution des « engrais chimiques produits avec le gaz ».

Chez Timac Agro, entreprise industrielle spécialisée dans la nutrition du sol, des plantes et des animaux, les stocks de fertilisants ou de nutriments sont actuellement gérés au plus près des commandes.

Timac Agro face à une concurrence accrue

La filiale du groupe Roullier basé à Saint-Malo mise sur la diversification de ses approvisionnements pour continuer de fournir ses 45.000 clients agriculteurs.

« Nous achetons sans exclusivité selon nos besoins et en fonction de nos innovations. La Russie représente 40% des exportations mondiales d'azote, 20% pour le phosphore et 40% pour la potasse. L'Europe en dépend pour 25%. Pour autant, nous ne subissons pas de pénurie sur nos importations de matières premières car nous trouvons des marchés de substitution afin de sécuriser nos approvisionnements », indique Florent Cappe, directeur général de Timac Agro France.

L'entreprise, qui a gelé l'activité de sa filiale ukrainienne pour mettre ses 155 salariés à l'abri et les aider, reconnaît toutefois une hausse substantielle de ses prix d'achat, presque triplés sur un an. La tonne de potasse est passée de 250 à 800 euros en douze mois, l'urée (forme d'azote) a pris 50% en un mois.

« La situation géopolitique et les hausses de prix confirment la nécessité d'apporter aux agriculteurs des solutions de plus en plus innovantes et efficaces, afin de leur permettre d'amortir leurs coûts. C'est une vraie réflexion de fond qui doit être menée sur la sécurité alimentaire européenne » ajoute Florent Cappe.

Cosmétique et tourisme touchés de plein fouet

Au-delà des incertitudes des secteurs agro-agri et de la pêche, des entreprises bretonnes du tourisme et des cosmétiques se retrouvent aussi dans la tourmente. Le groupe de cosmétiques Yves Rocher, qui a développé ses ventes en Russie depuis 1991, a décidé de maintenir ses activités en Russie. Mais l'inquiétude prédomine sur le site de production de La Gacilly (Morbihan), où l'entreprise a son siège. L'enseigne, qui n'a pas souhaité répondre à nos questions, a fait part, le 4 mars dans un communiqué, de son « soutien » pour ses « clients » et ses « collaborateurs » en Russie, où près de 500 magasins commercialiseraient ses produits dans 150 villes. Cela représente 630 employés et 2 500 collaborateurs dans les franchisés russes et compterait pour 15% du chiffre d'affaires. En Ukraine, où Yves Rocher assure mener « de nombreuses actions en soutien des équipes » (maintien des salaires, allocation d'urgence, aide psychologique...), la marque aurait fermé ses 92 boutiques selon le site web du magazine spécialisé LSA. Début mars, les syndicats du groupe s'interrogeaient sur les conséquences sur le transport vers la Russie. Les sites de La Gacilly (450 employés), Ploërmel et Rieux produisent 85% des volumes de la marque. Dans le tourisme, le voyagiste Salaün, dont l'activité avait déjà été stoppée par la crise sanitaire, se prépare à une troisième année blanche avec la Russie qui était son premier marché (10% de l'activité). Les séjours commercialisés sous la marque Pouchkine Tours représentaient en 2019 10.000 clients et 25 millions de chiffre d'affaires. Le groupe, qui a racheté en 2019, les 58 agences Thomas Cook, craint aujourd'hui un contre-effet de la guerre sur des destinations d'Europe de l'Est (Pays Baltes, Roumanie,Pologne). Michel Salaün, son pdg affirmait récemment au quotidien Ouest France, avoir retrouvé entre 60 et 70% du chiffre d'affaires réalisé en 2019 (240 millions d'euros).

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Commentaire 1
à écrit le 29/03/2022 à 18:14
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... tant que parle l ' economie ( music / videooooo ... ) >>> Vive l ' autonomie pour la Corse , la Bretagne et le Pays Basque aussi ! . AFF ISS pe Corsica * .

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