Régime des retraites : retour sur 80 ans d’histoire mouvementée en France

La France a connu une succession continue de réformes de son système des retraites, depuis sa création en 1945. D'une mise en place progressive au durcissements des conditions, La Tribune revient sur les principales transformations et adaptations introduites depuis 77 ans exactement.
Pour les gouvernements, toucher au régime de retraite c'est aussi prendre le risque de soulever la colère de la rue. Ici, un retraité manifeste pour la sauvegarde des acquis sociaux le 29 septembre 2022.
Pour les gouvernements, toucher au régime de retraite c'est aussi prendre le risque de soulever la colère de la rue. Ici, un retraité manifeste pour la sauvegarde des acquis sociaux le 29 septembre 2022. (Crédits : Quentin Vernault / Hans Lucas via Reuters)

Emmanuel Macron relance le chantier des retraites. En cet automne 2022, le gouvernement s'apprête à ouvrir un nouveau cycle de concertations autour d'une nouvelle réforme, dans la perspective d'adopter un projet de loi « avant la fin de l'hiver ». L'exécutif espère une entrée en vigueur à l'été 2023.

Ce nouveau projet de réforme, qui vise à adapter des paramètres pour « assurer l'équilibre financier du système », selon les termes de la Première ministre, Elisabeth Borne, s'inscrit dans une longue histoire de réformes successives, visant à adapter, améliorer, ajuster un système mis en place en 1945, avec la création de la Sécurité sociale, au sortir de la seconde guerre mondiale. La Tribune revient sur l'évolution du système des retraites et les principales réformes menées par les précédents gouvernements.

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De 1945 à 1993 : le système des retraites se met en place

« Cette période marque la mise en place progressive des retraites avec des conditions de moins en moins difficiles d'accès aux pensions », résume Bruno Palier, directeur de Recherche CNRS au Centre d'études européennes et de politique comparée*.

En 1945, c'est la création du système de retraites par répartition. Ce système, qui remplace un système par capitalisation qui n'avait pas bonne presse, est considéré comme une source de solidarité entre les générations. Le principe ? Les cotisations des actifs servent à payer immédiatement les retraites, tout en leur ouvrant des droits pour leur future retraite. « Au sortir de la guerre, il faut vite essayer de soutenir les personnes âgées qui ont souffert. On essaie de garantir un minimum », souligne Bruno Palier.

En 1956 est créé le minimum, octroyé, sans conditions de ressources, à toute personne de plus de 65 ans.

Le tournant des années soixante. Cette période marque un grand changement en Europe, y compris en France. Les gens vivent plus longtemps, la croissance économique est très forte, les conditions de vie augmentent. Ces années voient l'émergence des classes moyennes. « Mais les vieux sont encore laissés de côté », souligne Bruno Palier.

Au début des années 1970, le gouvernement de l'époque instaure un changement de règles. « On promet aux actifs que s'ils ont cotisé suffisamment, ils pourront maintenir leur niveau de vie à l'âge de la retraite», résume le directeur de recherche du CNRS à Sciences Po. Ainsi, en 1971, la durée de cotisation passe de 40 à 37,5 ans pour bénéficier d'une pension entière. En 1972, les régimes complémentaires sont rendus obligatoires pour tous les salariés du privé. Les décisions prises dans les années 1970 se réaliseront dans les années 90.

En 1982sous François Mitterrandc'est le passage à la retraite à 60 ans, comme âge de départ minimum légal, au lieu de 65 ans. Parallèlement, dans les années 80, la population vieillit, le taux de fécondité baisse. « On réalise qu'il y a de moins en moins d'actifs et de plus en plus de retraités, souligne Bruno Palier. Ces projections démographiques inquiètent car on voit arriver une génération de retraités qui vont bénéficier de règles plus généreuses. »

A partir du début des années 1990, les règles se durcissent

En 1991, paraît le Livre blanc sur les retraites, premier rapport proposant les grands enjeux de la réforme des retraites. S'ouvre alors un cycle de réformes visant à prendre en compte les conséquences du vieillissement. Les réformes de 1993, 2003, 2010 et 2013 ont cherché à aligner les conditions du secteur public et des régimes spéciaux sur le privé.

En 1993, Edouard Balladur commence par durcir les règles pour le privé. Les salariés doivent cotiser 40 ans au lieu de 37,5 ans pour toucher leur retraite à taux plein, leurs pensions sont calculées sur les 25 meilleures années, et non plus sur les 10 meilleures, et les pensions ne sont plus revalorisées sur les salaires mais sur l'inflation (qui, à l'époque, augmente beaucoup moins vite). « Cette réforme de 1993 est la plus forte de toutes les réformes. Mais paradoxalement, elle n'a pas fait l'objet de manifestations, souligne Bruno Palier. Edouard Balladur a été rusé. Il s'est concentré sur les retraites du secteur privé, moins syndiqué. A l'époque il y a beaucoup de chômage. Parallèlement, il met en place un fond de solidarité vieillesse négocié avec les syndicats. Il fait passer sa réforme au mois d'août, et promet qu'il va faire un plan de lutte contre le chômage. D'une certaine manière, il parvient à acheter le silence des syndicats.»

En 1995, le premier ministre Alain Juppé tente de réformer les retraites du secteur public. En affichant de manière inflexible sa volonté de mettre fin aux régimes spéciaux, le premier ministre de Jacques Chirac coalise l'ensemble des syndicats, qui mettent alors la France à l'arrêt (21 jours de grève entre novembre et décembre 1993). « Ce blocage de la France renforce l'idée que réformer les régimes spéciaux est quasi impossible. Il faut dire aussi que le paquet était sans doute trop lourd. En plus des retraites, il voulait réformer le système de santé et geler les prestations familiales », commente Bruno Palier.

En 2000, sous Lionel Jospin, pas de réforme. C'est la création du COR, le Conseil d'orientation des retraites, instance chargée de formuler des propositions.

En 2003, la loi dite « Fillon » touche à l'ensemble des régimes, exceptés les régimes spéciaux. François Fillon, alors ministre du Travail de Jacques Chirac, essaie d'aligner les régimes du public sur le privé. Il y parvient pour la durée de cotisation. Pour avoir une retraite à taux plein, les fonctionnaires doivent désormais avoir cotisé 41,5 ans. En revanche, il ne touche pas à l'âge minimum légal de 60 ans.

En 2007, la réforme des régimes spéciaux de retraite est l'un des chantiers emblématiques de la présidence Sarkozy. L'objectif : faire travailler plus longtemps les cheminots et les agents RATP (qui vont progressivement passer de 37,5 années de cotisation à 41 ans en 2016). Cette réforme, entamée en 2007, aligne progressivement le régime de retraite des agents de la RATP et de la SNCF sur celui des fonctionnaires.

En 2010, seconde réforme des retraites sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy : la réforme Woerth met fin à la retraite à 60 ans et augmente l'âge de départ de deux ans, à 62 ans. Cette réforme fait rentrer chaque année 25 milliards d'euros dans les caisses de la Sécurité sociale, au prix de 3 millions de manifestants dans la rue.

En 2013, la réforme dite « Touraine », sous le quinquennat de François Hollande, se fait presque sans que les Français s'en aperçoivent, car les mesures sont diluées et reportées à plus tard. Cette réforme vise à augmenter progressivement la durée de cotisation (d'un trimestre de plus tous les trois ans de 2020 à 2035). Finalement, les générations nées à partir de 1973 cotiseront 43 ans au lieu de 41,5 ans actuellement. François Hollande qui avait aussi promis de remettre en cause l'âge de 62 ans ne le fait pas.

Janvier 2019 a vu la fusion des caisses de retraite complémentaire des salariés du privé Agirc et Arrco en un régime unifié « Agirc-Arrco ». A l'époque, le président Emmanuel Macron promet un régime universel par points, quel que soit le métier, le statut. Mais après une forte opposition dans la rue, il est coupé dans son élan par la crise sanitaire du Covid-19. Il enterre sa réforme, pour en relancer une nouvelle à l'automne 2022 dont il souhaite l'entrée en vigueur en 2023.

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* Bruno Palier est l'auteur notamment de Réformer les retraites (Presses de Sciences Po, 2021) et Les femmes, les jeunes et les enfants d'abord (PUF, 2022).

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Commentaires 8
à écrit le 03/10/2022 à 21:28
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En relation avec l'article relatif à l'histoire de la retraite en France, je vous invite à lire l'excellent livre de Bernard FRIOT économiste-sociologue dont les travaux sur le thème font autorités. Si vous voulez comprendre pourquoi macron veut ab...

à écrit le 02/10/2022 à 18:54
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Souvenons-nous que l'on ne parlait pas de "réforme" avant notre entré dans l'UE de Bruxelles, mais simplement d'adaptation ! Que l'uniformisation est "le dogme" pour faciliter l'implantation des multinationales !

à écrit le 01/10/2022 à 17:20
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« C’est l’histoire d’un mec (Macron) qui va être à la retraite à 49 ans et qui veut que les autres le soient à 65 ans. »

à écrit le 01/10/2022 à 8:04
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Bonjour, Personnellement, je n'ai rien de travailler un peux plus ... Mais actuellement lorsque tout le monde travaillera jusqu'a 62 ans ( non 52 54 ou 57 ) . L'ons pourra envivager de travailler plus longtemps.... Pour le reste, un peux plus...

le 01/10/2022 à 8:33
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vous dite reforme non des replâtrages comme toujours en france une reforme c(est la totalite remis en question ce que m macron propose est encore un replatrage considere a egalite les independants avocat medecins les salaries d'entreprise prive...

à écrit le 30/09/2022 à 19:58
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Ponzi quand tu me tiens, la difference avec Maddof, c'est qu'aucun syndicaliste n'ira en prison......remarquez ils vont confisquer les patrimoines pour remplir les caisses, ca tiendra un temps, le temps que toutes les digues sautent............et la ...

à écrit le 30/09/2022 à 18:39
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Le plus grand Ponzi de l'histoire française ...

à écrit le 30/09/2022 à 16:44
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Je pense que cet article est factuellement inexact - je serai ravi d'être corrigé si ce n'est pas le cas: l'introduction de la retraite par répartition date de 1941 sous le régime de Vichy par René Belin, communiste et ancien dirigeant de la CGT nomm...

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