Lumière bleutée, infirmières courant dans tous les sens et jingle ponctué de sirènes d'ambulances. Reconnaissable entre mille, ce générique est celui d'Urgences. Diffusée entre 1994 et 2009, la série constitue un tournant dans la représentation de la fonction médicale : on entre de plain-pied dans la modernité, voire dans la vision du monde hospitalier montré avec un réalisme encore jamais vu auparavant. Il est vrai que la série qui a popularisé l'acteur George Clooney et largement contribué à construire son image d'engagement n'élude en rien les problématiques graves qui secouent son cadre, l'hôpital, exploré à la manière d'une plongée plus vraie que nature. Manque de moyens de l'institution, précarité et paupérisation des patients soignés, handicap, épidémies, dilemmes moraux relatifs à l'euthanasie et burn-out du personnel soignant : rien n'est laissé de côté par les scénaristes au point que la série deviendra au fil du temps la porte-parole d'un milieu jusqu'ici peu représenté sur le petit écran...
Récompensée par des dizaines de prix et autres awards, la série Urgences n'a fait que perpétuer une longue tradition dans le monde des arts : la représentation de la médecine et plus encore celle de son personnage clé, le soignant. Une figure souvent traitée avec le plus grand des respects, notamment en peinture. En la matière, les évocations ne manquent pas. C'est ainsi que Le Titien représentait, dès 1528, Girolamo Fracastoro, emmitouflé dans une fourrure de lynx. Ce dernier est connu pour son poème sur la syphilis qui contient des descriptions réalistes et cliniques de la maladie. Il est aussi l'auteur d'un écrit, De Contagione et Contagiosis Morbis (De la contagion et des maladies infectieuses), qui a traversé les siècles puisqu'il y décrit les mécanismes de propagation de la peste. C'est encore, un siècle plus tard, Rembrandt avec la fameuse Leçon d'anatomie du docteur Tulp (1632) ou Goya avec un autoportrait avec son médecin (1820). Une reconnaissance qui laisse parfois place à l'espièglerie sinon à la moquerie, notamment chez Molière. Présent dans sept pièces sans compter celles où il occupe une place anecdotique, le personnage du médecin est un élément clé du théâtre du dramaturge français. Avec une évolution notable, d'ailleurs : tandis que ses cinq premières pièces exagèrent volontairement le trait des personnages (Le Docteur amoureux, Le Médecin volant, Le Docteur pédant, Les trois médecins pédants, L'Amour médecin) étant destinées au public des campagnes, à la fois populaire et friand de farces, les œuvres plus tardives - dont Le Médecin malgré lui et Le Malade Imaginaire - se font plus subtiles. Ces dernières s'adressent en effet à la bourgeoisie et à la noblesse, patientèle privilégiée de pseudo-guérisseurs alors moqués avec une ironie mordante. Professeur émérite de littérature française à la faculté des Lettres de la Sorbonne, Patrick Dandrey en analyse les ressorts comiques : « La morgue des médecins, l'incertitude de leur savoir et le domaine trivial de son application offrent matière à déployer tout l'éventail nuancé de la dérision : de la facétie grotesque ou scabreuse à la parodie verbale, gestuelle et morale, de la satire qui égratigne au sarcasme qui foudroie. L'aggravation du trait suit d'ailleurs celle de la santé de l'auteur qui commence à se dégrader. »[1]