«Biden va normaliser les relations commerciales, en particulier avec l'UE»

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(Crédits : LEAH MILLIS)
INTERVIEW. Dernière ligne droite avant les élections américaines du 3 novembre. Si le candidat démocrate Joe Biden l'emporte face au Républicain et président sortant Donald Trump, les relations entre les États-Unis et l'union Européenne devraient en sortir gagnantes. « Un président Biden aura à cœur d'agir de concert avec les autres puissances économiques, et en particulier l'Europe », d'après Mark Zandi, chef économiste pour Moody's Analytics (*), l'un des premiers experts à avoir alerté sur la crise des subprimes dès 2005.

LA TRIBUNE - Vous avez établi plusieurs scénarios de résultats électoraux et mis en face vos estimations de croissance, de créations d'emplois, de déficit... Pouvez-vous nous détailler ?

MARK ZANDI, chef économiste pour Moody's Analytics - En effet, nous nous sommes fondés sur quatre scénarios possibles. Le premier, dont nous estimons la probabilité à 40%, table sur une victoire de Joe Biden, un maintien de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, et un maintien de la majorité républicaine au Sénat. Dans le deuxième scénario, nous envisageons, avec une probabilité de 35%, une victoire de Trump, associée à un Sénat à majorité républicaine et une chambre à majorité démocrate, comme actuellement. Dans le troisième scénario, nous examinons la possibilité, avec une probabilité estimée à 20% pour ce scénario, d'une victoire démocrate totale, aussi bien à la Maison Blanche qu'à la Chambre des représentants et au Sénat. Et enfin, un dernier scénario, qui serait l'inverse, c'est-à-dire une victoire républicaine à la Maison Blanche, mais aussi à la Chambre des représentants et au Sénat, assorti d'une probabilité de 5%.

Aux deux extrêmes, soit une victoire totale des démocrates, notre estimation de croissance du PIB serait de 4,2% en 2021 et de 7,7% en 2022, tandis qu'en cas de victoire totale des républicains, la croissance du PIB ne serait que de 2,9% en 2021 et de 3,8% en 2022. De même, en cas de vague démocrate à Washington, le taux de chômage refluerait à 8,3% en 2021 et à 5,2% en 2022, alors qu'en cas de vague républicaine, le taux de chômage s'afficherait à 8,5% en 2021 et à 7,1% en 2022. Enfin, en ce qui concerne le ratio de déficit sur PIB, dans le premier cas, celui d'une victoire démocrate totale, ce ratio serait de 109,6 en 2021 et de 112 en 2022. En cas de victoire totale de la part du parti républicain, nous tablons sur un ratio de 109,1 en 2021 et de 110,7 en 2022.

La vérité se situe sans doute au milieu... Quoiqu'il en soit, il est clair qu'une administration démocrate serait immédiatement plus agressive dans sa lutte contre la pandémie, condition sine qua non pour un retour à la croissance ensuite.

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Concernant le commerce international, comment percevez-vous la philosophie de Biden et ses impacts sur les partenaires commerciaux des États-Unis ?

Biden va normaliser les relations commerciales, en particulier avec l'Union européenne. Ce qui signifiera, à moyen terme au moins, la fin des droits de douane supplémentaires imposés en 2018 par l'administration Trump (25% sur l'acier et 10% sur l'aluminium en provenance de l'Union). Sur la Chine, Biden maintiendra la pression pour que Pékin respecte les règles du commerce international, en particulier en ce qui concerne la propriété intellectuelle, et utilisera sans doute les droits de douane supplémentaires mis en place par l'administration Trump comme levier de négociation dans un premier temps.

Dans tous les cas, je crois qu'un président Biden aura à cœur d'agir de concert avec les autres puissances économiques, et en particulier l'Europe. D'ailleurs, je peux vous assurer que Biden ne considère pas l'UE comme un mauvais partenaire commercial, comme le faisait Trump, sous prétexte que les États-Unis enregistrent un déficit commercial avec elle !

Enfin, Biden pourrait revenir dans l'accord de partenariat trans-Pacifique, projet qui exclut la Chine et dont Trump s'est désengagé en janvier 2017. En général, Biden soutiendra les grandes institutions multilatérales, que ce soit l'Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale... En outre, du fait que nous tablons sur une croissance économique plus forte si les démocrates l'emportent le 3 novembre, les principaux partenaires commerciaux des États-Unis, dont l'Europe, verront eux-mêmes leur croissance tirée par les progrès américains.

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Les Français, et le reste du monde, sont très attachés à un respect des Accords de Paris sur le climat. Quelles avancées voyez-vous dans ce domaine ?

Au-delà du fait qu'un président Biden rejoindra, c'est sûr, les Accords de Paris, il est important de noter que son programme fait la part belle à l'environnement et à l'économie verte. Son plan de dépenses (d'un total de 7.900 millions de dollars sur dix ans) qui comprend entre autres les aides sociales, la santé, l'éducation et l'investissement dans les infrastructures, inclut 2.400 milliards de dollars pour financer, toujours sur dix ans, l'énergie verte et les efforts en faveur de l'environnement. Biden est très mobilisé sur l'environnement et la lutte contre le réchauffement climatique. De manière générale, compte de la situation économique actuelle, une stratégie fondée sur une augmentation rapide des dépenses budgétaires fait sens. Cela va certes accroître le déficit, mais l'impact de la pandémie sur l'activité est énorme et le marché de l'emploi est dévasté, tandis que l'inflation est très faible et les taux d'intérêt également.

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Y-a-t-il d'autres propositions économiques démocrates qui ont retenu votre attention ?

Oui. Je pense à tout ce qui va dans le sens d'une plus grande mobilité sociale et d'une meilleure cohésion sociale, avec un accès plus grand à la santé, au logement, à l'éducation et à la formation. N'oubliez pas que depuis les années Reagan, l'écart de richesse n'a cessé de se creuser. Cela implique des efforts en direction des minorités, de même qu'envers les travailleurs les moins qualifiés. D'autant qu'il clair que la détérioration de la situation de ceux qui se retrouvent en marge de la société donne naissance à nombre de problèmes, y compris des manifestations qui dégénèrent. Créer de bons emplois, correctement payés, est un objectif essentiel pour que chacun se sente appartenir à la société américaine.

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Pensez-vous qu'un nouveau plan de sauvetage de l'économie sera adopté avant l'élection ?

Même si les négociations ont repris entre démocrates et républicains au Congrès, je ne crois pas qu'elles pourront aboutir avant le 3 novembre. On peut envisager l'adoption d'un tel plan entre l'après-scrutin et la prise de fonction des élus, par ce qu'on appelle un Congrès « canard boiteux », mais cette possibilité est faible. Les négociations ne devraient réellement reprendre qu'à la prise de fonction du nouveau Congrès, avec une enveloppe finale de, disons, 3.500 milliards de dollars si les démocrates l'emportent aux deux chambres comme à la Maison Blanche, et de 1.000 milliards si le Congrès est divisé entre une majorité républicaine au Sénat et une majorité démocrate à la Chambre des représentants. Et si c'est Trump qui gagne, le stimulus sera sans doute de moins de 1.000 milliards de dollars.

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Mark Zandi est chef économiste pour Moody's Analytics. Il est l'un des premiers experts à avoir alerté sur la crise des subprimes dès 2005. Il a écrit plusieurs ouvrages qui ont notamment influencé l'American Recovery and Reinvestment Act, loi promulgée en 2009 par Barack Obama.

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