Coupure des livraisons de gaz : face à la pression russe, l’UE parie sur sa solidarité énergétique

Alors que la Russie accentue la pression en fermant ses robinets de gaz à destination de la Pologne et de la Bulgarie, l'UE mise sur la solidarité énergétique des Etats membres pour se défendre. Initiée depuis une dizaine d'années, celle-ci s'appuie sur un réseau de gazoducs dense et flexible, dans lequel elle a investi 9 milliards d'euros, et une coordination régionale accrue dans le cas d'un scénario catastrophe. Mais pour se défaire totalement du gaz russe, l'UE devra aller plus loin, en étant notamment capable de réaliser des achats groupés.
(Crédits : Gary Cameron)

Le 27 avril Gazprom, le géant gazier russe, a stoppé net ses livraisons vers la Pologne et la Bulgarie, prétextant qu'ils ne payaient pas leur contrat en roubles, comme l'exige Moscou. Cette énième provocation du Kremlin, depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie le 24 février dernier, est vue par la Commission européenne comme un moyen de susciter la peur au sein des pays membres de l'UE et de briser la solidarité européenne. Solidarité qui repose, entre autres, sur un vaste réseau d'interconnexions gazières, tissé au cours des huit dernières années.

"Le Kremlin utilise les énergies fossiles pour essayer de nous faire chanter. La Commission européenne s'y est préparée en étroite coordination et en solidarité avec les Etats membres et les partenaires internationaux. Notre réponse sera immédiate, unifiée et coordonnée", a réagi avec fermeté Ursula Von der Leyen, la présidente de la Commission européenne.

Cette préparation, à laquelle fait référence la présidente de l'exécutif européen, ne date pas d'hier. Elle remonte en réalité à 2009, après que l'Europe ait traversé sa première crise gazière. Cette année-là, un différend entre l'Ukraine et Gazprom avait conduit à une rupture des approvisionnements vers une dizaine de pays européens.

Changer de paradigme

"Dès 2009, un groupe de coordination gazière a vu le jour", explique-t-on à la Commission. Celui-là même qui a été convoqué hier en urgence, après que Gazprom ait coupé ses robinets vers la Pologne et la Bulgarie. "Il est constitué d'experts de chaque pays membre, qui se réunissent régulièrement à Bruxelles", nous explique-t-on.

Surtout, en 2014, alors que la Russie annexe la Crimée, l'Union européenne lance un vaste programme pour assurer sa sécurité énergétique.

"Il y a alors un changement de paradigme dans la politique énergétique européenne. 9 milliards d'euros sont mis sur la table sur une période de 7 ans. C'est un budget considérable", pointe-t-on au sein de l'exécutif européen.

Objectif de cette nouvelle politique : faire en sorte que tous les Etats membres aient trois sources d'approvisionnement en gaz, dont un accès au marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL), qu'il soit direct ou indirect.

Très concrètement, ce vaste plan consiste à diversifier les sources d'approvisionnement en construisant davantage de pipelines pour acheminer le gaz, à renforcer les interconnexions entre les pays et à faire en sorte que les flux puissent s'écouler dans les deux sens, grâce à l'installation de compresseurs. L'idée est d'éviter l'écueil de 2009. Alors qu'une dizaine de pays d'Europe centrale et de l'Est souffre de la coupure d'approvisionnement de Gazprom, les pays de l'Europe de l'Ouest, qui eux disposent de gaz, ne peuvent pas en envoyer vers l'Est pour des raisons purement techniques.

Tisser un réseau robuste

Dans cette optique, la Commission européenne établit une liste de 195 projets d'infrastructures énergétiques essentiels, dits "projets d'intérêt commun", indispensables pour assurer la sécurité énergétique du Vieux Continent. Les travaux se focalisent alors sur les régions les plus vulnérables, que sont les Balkans, l'Europe centrale et orientale.

Voient ainsi le jour, le terminal GNL de l'île de Krk en Croatie, d'une capacité de 2,5 milliards de mètres cubes, et le terminal flottant baptisé symboliquement  "Independence" à Klaipeda, en Lituanie.

Le gazoduc BRUA (pour Bulgarie-Roumanie-Hongrie et Autriche), financé à hauteur de 180 millions d'euros par l'UE, est finalisé en 2019. L'UE finance aussi, à hauteur de 187 millions d'euros, le gazoduc Balticconnector, qui relie les réseaux de la Finlande et de l'Estonie.

L'Europe participe également au financement du gazoduc TAP (pour Trans Adriatic Pipeline). Le chantier, finalisé en décembre 2020, a coûté 4,5 milliards d'euros. Celui-ci permet d'acheminer en Europe du gaz en provenance d'Azerbaïdjan et permet au Vieux Continent de renforcer sa sécurité énergétique avec l'afflux de 10 milliards de mètres cubes de gaz par an.

Anticiper le pire scénario

L'interconnexion GIPL, qui relie la Pologne à la Lituanie, devrait, elle, être opérationnelle dans les prochaines semaines. Elle permettra d'en finir avec l'isolation énergétique des pays baltes, mais aussi de donner accès à la Pologne à l'immense site de stockage souterrain d'Incukalns, en Lettonie. L'entrée en service du gazoduc sous-marin Baltic Pipe, reliant la Norvège à la Pologne, est, pour sa part, prévue en octobre prochain. L'infrastructure permettra à Varsovie d'acheminer 10 milliards de mètres cubes de gaz norvégien chaque année.

Outre le renforcement de ces infrastructures, la réglementation européenne exige, depuis 2015, une coopération régionale accrue. Des stress tests (à l'image des tests de résistance auxquels doivent se soumettre les banques) sont ainsi organisés régulièrement. Ils ont pour scénario une panne sur la plus grosse infrastructure gazière d'un pays le jour le plus froid de l'année.

Ce long travail de coordination, initié il y a une dizaine d'années, semble porter ses fruits. Hier, la Bulgarie, qui ne consomme que 3 milliards de mètres cubes de gaz par an, recevait déjà du gaz depuis la Grèce. Elle peut également s'appuyer sur son interconnexion avec la Roumanie. De son côté, la Pologne, dont la consommation annuelle est bien plus importante (18 milliards de mètres cubes, dont 45% vient de Russie) a pu s'appuyer sur des niveaux de stockage très élevés sur son territoire et accède par ailleurs au marché mondial du GNL grâce à un terminal situé dans le port de Swinoujscie.

Et maintenant "acheter ensemble"

Mais pour se sevrer totalement du gaz russe, le Vieux Continent devra pousser un cran plus loin sa solidarité énergétique. Dans le cadre du plan RepowerEU, présenté en mars dernier, la Commission s'est fixée pour objectif de se défaire des ⅔ des importations de gaz russe d'ici la fin de l'année. Il s'agit donc de remplacer 110 milliards de mètres cubes "grâce à la force du marché commun de l'UE". L'un des leviers consiste à importer massivement du GNL (60 milliards de mètres cubes en tout) depuis les Etats-Unis, l'Afrique de l'Ouest, l'Egypte et l'Australie.

Reste que le gaz naturel liquéfié est beaucoup plus cher que le gaz naturel acheminé par gazoduc. D'où la mise en place d'une plateforme commune pour réaliser des achats groupés, sur la base du volontariat, afin de négocier des prix attractifs. Une première réunion de travail s'est tenue en ce sens le 8 avril dernier, mais aucune commande groupée n'a encore été passée. Or le temps presse. Chaque Etat membre doit impérativement atteindre un niveau de stockage de 80% d'ici octobre prochain pour préparer l'hiver. Aujourd'hui, le taux de remplissage en Europe ne s'élève qu'à 32%.

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Commentaires 4
à écrit le 30/04/2022 à 12:18
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C'est parce que ça doit arranger un ou plusieurs lobbys donc.

à écrit le 28/04/2022 à 23:55
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Alors que Moscou est accusé d’exercer un "chantage" à l’énergie après avoir coupé le robinet du gaz à la Bulgarie et à la Pologne, un nouveau rapport d’un centre de recherche indépendant, publié mercredi, révèle que la Russie a tiré d’importants prof...

à écrit le 28/04/2022 à 19:04
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J'attends pour voir cela .. En tout cas on entend que beaucoup de pays européen contournent les sanctions de Bruxelles .Des achats groupés ,cela sera plus facile pour noyer le poisson mais on se retrouvera avec un file à la patte . Quel en sera le p...

le 28/04/2022 à 23:16
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Ou entendez vous cela ? Sur quel média .. citez vos sources pour être crédible …les pays Européens vont devoir sortir de la facilité , de leur zone de confort et vont devoir être imaginatif pour trouver des solutions .. ça c est une bonne nouvelle!...

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