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ÉconomieInternational

Face à Trump, la Chine pourrait se tourner vers l'Europe

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 30 janvier 2017 à 14:37 - Mis à jour le 30 janvier 2017 à 15:27

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Pékin est clairement dans le viseur d'un Donald Trump qui semble déterminé à appliquer son programme. La Chine pourrait, dès lors, chercher une alliance stratégique avec Berlin et l'Europe...

10 jours après son investiture, Donald Trump a multiplié les annonces et les décisions, sur la sortie du traité de commerce transpacifique, sur le mur à la frontière mexicaine, sur l'interdiction d'entrée pour les ressortissants de sept pays musulmans. Le nouveau président des États-Unis semble décider à montrer que son programme est sérieux et qu'il entend l'appliquer. Dès lors, une autre confrontation, la principale sans doute dans l'esprit de l'ancien magnat de la construction, se profile : celle avec la Chine.

La Chine dans le viseur de Washington

La République populaire a été la principale visée par la campagne de Donald Trump. Et de fait, il semble que la principale tâche que se soit donné ce dernier est la réduction du déficit commercial entre les États-Unis et la Chine, qui, entre janvier et novembre 2016, a été de 319 milliards de dollars. Pour le réduire, la nouvelle administration pourrait utiliser sa méthode préférée, qu'elle a déjà évoquée pour le Mexique : des droits de douane élevés. Donald Trump avait évoqué un tarif de 45 % sur les importations chinoises. Compte tenu de la dépendance des États-Unis aux importations chinoises non directement substituables et du risque de représailles, une telle mesure semble hautement risquée, mais il serait erroné de considérer qu'elle est « impossible ». C'est la principale leçon de cette première semaine du gouvernement Trump.

Quoi qu'il en soit, la Chine doit se préparer à une véritable « guerre froide » avec Washington. Une compétition qui impliquera l'économie, mais pas seulement : les contacts pris par Donald Trump après son élection avec le gouvernement taïwanais, officiellement non reconnu par les États-Unis, prouvent que le combat se jouera aussi sur le terrain géopolitique. En réalité, si les États-Unis engagent un combat avec la Chine, cette dernière ne pourra s'offrir le luxe de ne pas relever le gant, ce qui rend la situation particulièrement explosive.

Une économie chinoise sous tension

Car l'économie chinoise reste sous perfusion de l'État. Ce dernier fait tout pour maintenir les engagements pris par le parti communiste chinois (PCC). Or, comme le souligne Toshiya Tsugami, spécialiste japonais de la Chine et ancien directeur de la division Chine du ministère nippon de l'Industrie et du Commerce extérieur, la Chine connaît actuellement une « bulle d'investissement » qui a été alimentée à partir de 2012 pour compenser le ralentissement de la demande de produits chinois. Pékin a engagé des mesures correctrices, mais il tente aussi de compenser les effets négatifs de cet ajustement par un plan de relance. Selon Toshiya Tsugami, la croissance de la Chine, sans cette relance, serait de « 0 à 2% ». On conçoit l'effort de Pékin pour rester entre 5 et 7% de croissance annuelle...

Une telle situation pose de grands risques d'explosion de l'endettement à moyen terme, au moment même où le problème démographique jouera pleinement dans le pays. D'où le risque, pour l'expert nippon, d'un « scénario à la japonaise » pour la Chine dans 15 ans. Selon lui, les dirigeants chinois connaissent ce risque, mais l'approche du Congrès du PCC, ne les incitent guère à prendre des mesures plus radicales pour en finir avec la bulle d'investissement. Dans cette situation, la Chine ne peut se permettre d'accepter une menace sur ses exportations, autrement dit sur sa croissance réelle.

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Le problème du yuan

D'autant moins que la politique de baisses d'impôt et de rapatriement des capitaux vers les États-Unis envisagée par l'administration Trump rendra moins attractif sur les investissements étrangers dans l'ex-Empire du Milieu. Or, Pékin a besoin de ces investissements « réels » pour compenser l'éclatement de sa bulle... C'est la raison pour laquelle le gouvernement chinois ne laisse pas le yuan se déprécier, mais au contraire puise dans ses réserves pour en maintenir la valeur et rassurer les investisseurs. Avec la politique de Donald Trump, maintenir un yuan stable sera doublement difficile, car il aura besoin d'un yuan faible pour compenser le protectionnisme étasunien tout en devant maintenir un yuan assez fort pour contrer l'effet d'attraction de la politique Trump sur les capitaux internationaux. C'est sur ce point que Washington peut faire pression sur Pékin : vendre massivement des bons du Trésor étasuniens pour maintenir le cours du yuan serait contre-productif en cas de guerre financière. D'autant que la politique de Donald Trump et la remontée des taux rendra l'investissement dans la dette des États-Unis plus intéressant pour les autres investisseurs.

Vers une stratégie du « Front Uni » ?

C'est pour cette raison que le président chinois Xi Jinping à Davos, voici deux semaines, s'est clairement placé sur la défensive en se faisant le champion de la mondialisation. En réalité, cette volonté de se présenter comme le chef de file des « anti-Trump » dans un monde sous le choc de l'arrivée à la Maison-Blanche de la droite nationaliste pourrait être le fruit d'une stratégie réfléchie. Pour Toshiya Tsugami, ce discours de Davos pourrait être le renouvellement de la stratégie du « Front Uni » du PCC. Ce « Front Uni » est l'alliance réalisée par les Communistes contre les Japonais et leurs alliés avec leurs ennemis du Guomindang, le parti nationaliste, en 1923 puis en 1937. Dans cette alliance, le PCC admet les divisions idéologiques, mais accepte de tresser une alliance de circonstance dans un but commun. Ce pourrait être la stratégie menée par Pékin qui, alors, chercherait à se rapprocher des autres ennemis de l'Amérique de Trump : autres pays émergents, mais aussi Europe.

Objectif Europe pour Pékin

Le cœur de la nouvelle politique chinoise pourrait donc être de se tourner vers l'Europe pour négocier un meilleur accès aux marchés européens, mais aussi des transferts de technologie, afin de réduire la dépendance de l'économie chinoise à la dépense publique et de réaliser la montée en gamme de cette même économie. Pékin pourrait présenter une telle politique comme une politique de défense de la mondialisation contre le protectionnisme défendu par Washington, mais aussi comme une politique de défense contre un ennemi commun, tenté par l'alliance avec la Russie et le Royaume-Uni du Brexit. « La diplomatie chinoise a mis en place une stratégie centrée sur la nouvelle route de la soie vers l'Europe, centré sur des investissements dans les Balkans : l'Europe est clairement une priorité pour Pékin », rappelle ainsi Christopher Dembik, chef économiste chez Saxo Bank.

Dans ce cadre, le choix de l'Allemagne, elle aussi dans le viseur de Donald Trump, sera décisif. Berlin est clairement courtisée par la Chine. Six jours après l'arrivée de la nouvelle administration étasunienne, le Premier ministre chinois Li Keqiang a appelé Angela Merkel pour affirmer que « l'Allemagne et la Chine devraient envoyer un signal de stabilité aux marchés mondiaux et, ensemble, assurer le système international de la pérennité d'une libéralisation du commerce et des investissements ». Pour finir, le chef du gouvernement chinois a assuré la chancelière de son soutien à la construction européenne... Progressivement, donc, se met en place un axe Berlin-Pékin pour répondre à un éventuel axe Washington-Moscou, éventuellement élargi à New Delhi.

L'Allemagne tentée ?

L'Allemagne a toutes les raisons d'être attentive aux avances chinoises : ses entreprises pourraient compenser les pertes éventuelles enregistrées sur le marché des États-Unis par une ouverture plus grande du marché chinois où l'on est très friand des biens de consommation allemands. De plus, confronté à la menace russe avec, désormais, une protection incertaine de l'OTAN de son territoire et de son hinterland centre-européen, la République fédérale pourrait jouer une « alliance de revers » en misant sur Pékin. Mais ce « renversement des alliances » est loin d'être acquis : l'Allemagne reste attachée à son lien historique avec les États-Unis et les dirigeants allemands se sont montrés, jusqu'ici, assez prudents. Mais si Donald Trump touche aux intérêts allemands, la situation pourrait changer. Or, l'Allemagne, pays excédentaire, a déjà été attaquée par le président des États-Unis...

Une alliance qui n'est pas sans danger

Reste qu'une alliance avec la Chine de l'Union européenne ne serait pas sans dangers. « La stratégie de la Chine est clairement de tresser progressivement sa toile en Europe, comme elle l'a fait en Afrique, par des investissements ciblés, mais continus. C'est notamment vrai en Europe centrale où cela crée beaucoup d'inquiétudes », explique Christopher Dembik. Pour ce dernier, « le seul protectionnisme qui vaille aujourd'hui devrait être une défense contre ce type d'investissement et contre les transferts de technologie », mais, ajoute-t-il, « l'Union européenne semble encore fonctionner avec un logiciel vieux de 50 ans sur une défense de principe du libre-échange et une certaine naïveté qui ne semblent plus guère adaptée à la nouvelle situation ».

En fondant un « front uni » avec Pékin pour la défense du « libre-échange », l'UE pourrait se livrer pieds et poings liés à une Chine qui, en réalité, défend avant tout ses propres intérêts et sa place d'acteur mondial. La Chine n'est pas un modèle de défense du libre-échange : son marché intérieur reste très protégé et sa concurrence est loin d'être toujours loyal. Du reste, le PCC sait que les « front unis » sont provisoires : en 1926, le Guomindang s'était retourné contre le PCC, en 1945, ce sont les Communistes, une fois la menace japonaise effacée, qui avaient vaincu les Nationalistes dans une terrible guerre civile.

Les conditions de la puissance européenne

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Cette lutte entre Pékin et Washington va placer l'Allemagne et, partant, l'Union européenne, face à un choix crucial : ou être le jouet d'un des deux protagonistes, ou prendre la mesure de la situation et bâtir une puissance économique, diplomatique et politique à la hauteur. Mais une telle ambition ne pourra se faite que si l'UE et son cœur la zone euro en finissent avec leurs déséquilibres. De ce point de vue, l'immense excédent courant allemand est clairement une faiblesse : il affaiblit l'économie de la zone euro et oblige les Allemands à trouver des investissements rentables outre-mer, donc à accepter les conditions des grandes puissances. L'indépendance de l'Europe ne pourra donc exister que si ce déséquilibre immense est réduit.

Romaric Godin

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