Les inégalités mondiales persistantes, une bombe sociale à retardement

Alors que les inégalités de revenus ont baissé entre les pays ces 40 dernières années, les écarts de patrimoine restent particulièrement criants, selon le dernier rapport planétaire codirigé par l'économiste Thomas Piketty.
Grégoire Normand

10 mn

Une centaine de chercheurs aux quatre coins du globe ont contribué à ce rapport dont la dernière édition remonte à 2017.
Une centaine de chercheurs aux quatre coins du globe ont contribué à ce rapport dont la dernière édition remonte à 2017. (Crédits : Reuters)

Inégalités de santé, populismes, milliardaires toujours plus nombreux... la pandémie a une nouvelle fois jeté une lumière crue sur les grands enjeux du 21e siècle. Cette énième vague, qui a fait disjoncter l'économie mondiale au printemps 2020, n'en finit pas de provoquer des remous partout sur la planète. La flambée des prix de l'énergie et le réchauffement climatique sur l'ensemble des continents pourraient provoquer des tensions sociales majeures au cours des années à venir.

Dans ce contexte sanitaire à nouveau troublé par le variant Omicron, le laboratoire co-dirigé par le célèbre économiste Thomas Piketty vient de publier un vaste rapport particulièrement accablant sur les inégalités mondiales.

Selon les chercheurs, les personnes se situant dans les 50% les plus pauvres possèdent 2% du patrimoine mondial quand les 10% les plus aisés accaparent 76% de la richesse planétaire. Entre les deux catégories, les 40% représentent environ 22% du patrimoine total.

Après quatre ans de travaux, ce réseau composé d'une centaine de chercheurs aux quatre coins de la planète dresse un panorama très documenté de plus de 230 pages. "On reste dans un monde où il y a une persistance des inégalités mondiales au 20e et 21e siècle" a résumé Lucas Chancel, le principal auteur, lors d'une réunion avec des journalistes.

Sur le plan des revenus, "les 10% les plus riches gagnaient 18 fois plus que les 50% les plus pauvres en 1820. Ce ratio va passer à 40 en 1910, à 53 dans les années 1980 et 38 fois en 2020, ajoute-t-il.

Cette mise en perspective historique sur deux siècles permet de montrer que, s'il y a eu des progrès, les différences de revenus entre les 10% au sommet et les 50% les plus pauvres ont retrouvé leur niveau d'il y a un peu plus d'un siècle: "Les inégalités entre les pays et à l'intérieur des pays sont aussi grandes en 1910 qu'en 2020", indiquent les chercheurs.

Interrogé il y a quelques jours par La Tribune à propos de son dernier ouvrage "Une brève histoire de l'égalité", Thomas Piketty déclarait :

"À la fois sur les inégalités internes au pays et sur les inégalités à l'échelle internationale, on est encore très loin du compte en termes d'égalité. La marche vers l'égalité est toujours en cours. La société des privilèges existe toujours."

Inégalités mondiales graph1

Et la pandémie à rallonge ne devrait pas arranger ce constat alarmant. "Les inégalités de richesse se sont accrues pendant la pandémie", a poursuivi Lucas Chancel. Pour les économistes récipiendaires du Nobel, Esther Duflo et Abhijit Banerjee, ce rapport "arrive à moment extrêmement opportun" :

"Depuis que la richesse est une source majeure de pouvoir, d'influence, mais aussi... d'argent, cela présage de futures hausses d'inégalités. En effet, au cœur de cette explosion, réside l'extrême concentration du pouvoir économique entre les mains d'une petit groupe de super-riches", écrivent les deux chercheurs dans leur avant-propos au rapport.

Esther Duflo

[Esther Duflo et Abhijit Banerjee au Massachussets Institute of Technology (MIT) en 2019 aux États-Unis. Crédits : Reuters.]

Les 10% les plus riches captent la moitié du revenu mondial brut(*)

L'un des enseignements important de ce copieux rapport au retentissement planétaire est que les 10% les plus riches de la population mondiale captent 52% du revenu globa,l tandis que la moitié la plus pauvre gagne environ 8,5% du revenu mondial brut (voir graphique plus haut).

En moyenne, un individu faisant partie du Top 10% de la planète gagne environ 87.000 euros, soit 122.000 dollars chaque année tandis qu'une personne dans les 50% les plus pauvres gagne 2.800 euros chaque année, soit 3.920 dollars. Les 40% au milieu captent environ 40% du revenu total brut. Derrière cette moyenne, se cachent des disparités spectaculaires aux extrêmes.

La folle croissance des hauts revenus

La dérégulation et la financiarisation du capitalisme depuis une quarantaine d'années a débouché sur une expansion affolante de la croissances de hauts revenus sur le globe. A cet égard, les économistes du centre de recherches basé à Paris ont calculé le taux de croissance annuel de richesse par catégorie de population entre 1995 et 2021.

Il apparaît que les 500 individus les plus riches de la terre enregistrent une croissance de leurs revenus d'environ 7% chaque année alors que les 50% les pauvres connaissent une hausse annuelle moyenne de leurs revenus entre 3% et 4% sur cette période. Les chercheurs ont repris les travaux de l'ex-économiste en chef de la Banque mondiale Branko Milanovic en mettant à jour les données pour la population mondiale. Dans son ouvrage "Inégalités mondiales" devenu un classique, l'enseignant à la New York University avait dessiné la désormais célèbre "courbe de l'éléphant".

Courbe de l'éléphant

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Le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, régions les plus inégalitaires au monde

Sur le globe, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord sont les régions les plus déséquilibrées. Le sommet de la pyramide s'accapare près de 60% du revenu quand le bas récupère des miettes, soit moins de 10% du revenu. Parmi les autres mauvais élèves, apparaissent l'Afrique subsaharienne, l'Amérique latine ou encore l'Asie du Sud.

A l'autre du bout du spectre, l'Europe fait figure de bonne élève. Le Vieux Continent est en effet la région la moins inégalitaire sur la planète. La grande différence avec les autres régions est que les 40% du milieu captent environ 45% du revenu. Arrivent ensuite l'Asie de l'Est et l'Amérique du Nord.

Sur l'ensemble des pays riches, il existe néanmoins de profondes disparités. Entre les Etats-Unis, société très inégalitaire, et la Suède par exemple, le fossé est immense. Ce constat est également visible dans les pays à bas revenus et à revenu intermédiaire.

Les inégalités ont augmenté à l'intérieur des pays, mais ont diminué entre les pays

L'autre enseignement particulièrement marquant de ce rapport international est que les inégalités globales ont continué d'augmenter à l'intérieur des pays, mais ont plutôt baissé entre les États.

Entre les pays, "l'écart entre la moyenne des revenus des 10% les plus riches et les 50% les plus pauvres a diminué de 10 points depuis l'an 2000", expliquent les experts.

En parallèle, les disparités de revenus ont augmenté significativement à l'intérieur des États:

"Le fossé entre les 10% les plus riches et les 50% les plus pauvres a quasiment doublé sur la même période", ajoutent les statisticiens.

Malgré le rattrapage économique et une forte croissance dans les pays émergents, "le monde demeure particulièrement inégal actuellement". Au Brésil ou en Inde, par exemple, les écarts de richesse à l'intérieur des grandes villes sont saisissants.

Des inégalités de genre toujours persistantes

Le chemin pour parvenir à la parité entre femmes et hommes est loin d'être achevé. "Dans le monde, les femmes perçoivent seulement entre 25% et 30% des revenus issus du travail. En France, cette part est d'environ 36%. Il reste encore beaucoup d'efforts à faire pour atteindre 50%", a déclaré Lucas Chancel lors d'un échange avec des journalistes. La participation des femmes au marché du travail a grandement augmenté au cours du 20e siècle, mais cette hausse ne s'est pas forcément accompagnée d'un partage plus équitable des revenus du travail. En 30 ans, "les progrès ont été très lents à l'échelle globale et les dynamiques sont vraiment différentes entre les pays, quand certains enregistrent des progrès alors que dans d'autres, la part des revenus du travail allant aux femmes diminue", précisent les rapporteurs. Autant dire que les défis restent immenses.

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ENCADRÉ

Inégalités : où en est la France ?

À quelques mois de la présidentielle, la parution de ce rapport devrait enflammer les débats entre les candidats à la magistrature suprême. Alors que la majorité LREM redouble d'efforts ces derniers mois pour décoller l'image de "président des riches" qui est attribuée à Emmanuel Macron, les économistes du laboratoire sur les inégalités mondiales soulignent que "les inégalités au sommet ont augmenté en raison de la baisse de la fiscalité concentrée sur les groupes de revenus les plus riches (suppression de l'ISF, Flat tax,...)".

Interrogé par La Tribune, Lucas Chancel a déclaré que, "entre fin 2017 et 2021, les inégalités ont augmenté en France. La dernière étude de l'Institut des politiques publiques (IPP) le montre de manière très claire et nette. Lorsque l'on prend en compte l'ensemble des réformes fiscales et sociales, ceux qui se portaient déjà très bien avant ont gagné beaucoup plus que ceux qui ne se portaient pas bien."

Sur plusieurs décennies, les inégalités de revenus ont connu en revanche une relative stabilisation en France. Le revenu moyen est de 36.300 euros en parité de pouvoir d'achat (PPP) en 2021. Derrière cette moyenne, des disparités subsistent. Alors que les 50% du bas de la distribution gagnent en moyenne 16.500 euros, le Top 10 gagne environ 7 fois plus, soit 117.000 euros. L'écart entre les 50% du bas et les 10% du sommet est plus bas qu'en Allemagne (10) et comparable à d'autres comme le Royaume-Uni (8,8). La différence est bien plus limitée qu'aux États-Unis (17) ou la Chine (14).

Sur le front du du patrimoine, le fossé est bien plus important. Le capital détenu par les  50% du bas s'élève à 228.000 euros contre 6,12 millions d'euros pour les 10% les plus aisés, soit un patrimoine 26 fois supérieur. "Sur l'ensemble du 20e siècle, les inégalités ont baissé significativement [..] Après 1983 (le tournant de la rigueur sous François Mitterrand), une vague de dérégulation et de politiques de libéralisation ont en partie retourné cette tendance à la baisse", indique le rapport.

Lire aussi 5 mnBudget 2022: les ménages les plus aisés, grands gagnants des réformes Macron

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(*) Le revenu mondial brut (RMB) correspond au produit intérieur brut (PIB) plus les revenus nets reçus de l'étranger pour la rémunération des salariés, la propriété, et les impôts et subventions nets sur la production, selon la définition retenue par la Banque mondiale. Le RMB propose une définition plus juste du revenu des individus que le PIB car prenant en compte les prélèvements obligatoires.

Grégoire Normand

10 mn

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Commentaires 5
à écrit le 07/12/2021 à 10:21
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J'aimerais bien connaitre le revenu et le patrimoine de ces Piketty Duflot et compagnie. Ils doivent se situer assez haut :) :D A moins que généreusement ils donnent quasiment tout chaque fin de mois à des associations caritatives !!

à écrit le 07/12/2021 à 9:38
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vu que la politique de la BCEet FED a fait exploser l immobilier et les actions, il est assez logique que les inegalites de patrimoine aient aussi augmentés. En 20 ans celui qui a une maison a vu son patrimoine doubler, celui qui n a que son salaire...

à écrit le 07/12/2021 à 9:14
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au VENEZUELA, pas d'inegalites, c'est un paradis socialiste dirige par l'ami de Melenchon........aucune inegalite vu que tout le monde vit avec moins de 2 euros par jour, ce qui est tres bien car ca permet d'atteindre les objectifs.........une fois c...

à écrit le 07/12/2021 à 9:01
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Macron a raison, un ISF immobilier mondiale serait le mieux :)

à écrit le 07/12/2021 à 8:51
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La grande pauvreté est un fléau qui accable les humains et les anéanti, la petite pauvreté comme le disait Nietzsche est quand à elle le dernier refuge de l'esprit or comme il le disait également si l'argent à quelque peu d'importance l'esprit lui en...

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