Les inégalités mondiales ont bondi en 40 ans

Malgré un rattrapage des grands pays émergents, les inégalités mondiales ont enregistré une forte hausse selon une nouvelle étude de l'économiste Thomas Piketty et plusieurs chercheurs du laboratoire sur les inégalités mondiales. A partir d'une nouvelle méthode, ils expliquent cette évolution par la croissance des revenus les mieux payés à l'échelle du globe.
Grégoire Normand
(Crédits : Reuters)

C'est un sujet brûlant sur la planète économique. Selon un article publié dans la revue Economie et statistique éditée par l'Insee, les écarts de richesse et de patrimoine ont considérablement augmenté depuis le début des années 80 dans la plupart des grandes puissances mondiales. Pour les (*) cinq auteurs dont le célèbre économiste et auteur du best-seller Capital et idéologie Thomas Piketty, cette évolution s'explique principalement par une forte hausse des revenus des plus riches et souvent par des changements de politique économique en faveur des revenus du capital et de la propriété.

Avec la terrible récession en cours, les inégalités, déjà criantes, pourraient encore s'amplifier. Lors de de la crise de 2008, si les revenus des ménages supérieurs avaient été dans un premier temps affectés, le rattrapage a été beaucoup plus rapide pour cette catégorie que pour le reste de la population. Dans son ouvrage paru en 2013, Le Capital au XXIème siècle, l'économiste français avait déjà montré que le système économique actuel contribuait amplement à exacerber les écarts de richesse. Sept ans après ce succès d'édition, la pandémie mondiale risque à nouveau de creuser les inégalités de revenus. Selon un rapport de la Banque mondiale rendu public ce mercredi 8 octobre, entre 88 et 115 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l'extrême pauvreté.

> Lire aussi l'interview de l'économiste Lucas Chancel, co-directeur du laboratoire sur les inégalités mondiales à l'école d'Economie de Paris : "Avec cette crise, il y a une exacerbation des inégalités sociales"

Des inégalités exacerbées en Amérique du Nord et en Inde

Les Etats-Unis ont connu une hausse spectaculaire des inégalités depuis les années 80. Ainsi, la part des revenus des 10% les plus riches s'élève à 47% en Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada), 46% en Russie et 41% en Chine. En Inde, ce ratio atteint même 56% alors qu'en Europe, il reste relativement modéré (inférieur à 40%). De tels différences sont souvent le fruit de choix politiques et idéologiques comme le rappellent les économistes membres du laboratoire sur les inégalités mondiales basé à Paris. "La hausse des inégalités est liée aux changements politiques intervenus dans chaque pays : la « révolution Reagan » aux États‑Unis, l'abandon du communisme traditionnel en Chine et en Russie et la déréglementation de l'économie en Inde". En outre, l'arrivée de Margareth Thatcher au pouvoir au Royaume-Uni va symboliser ce basculement des années 80 dans l'ère du "There is no alternative" (Tina) où le libéralisme économique, les dérégulations et les privatisations ont le vent en poupe.

Dans certaines régions, les inégalités demeurent relativement stables mais à un niveau très élevées. Il s'agit du Moyen-Orient, de l'Afrique subsaharienne et du Brésil. Dans d'autres pays, de multiples contestations comme au Liban ont éclaté ces dernières années pour remettre en cause ce système inégalitaire. De son côté, la part des revenus les plus pauvres varie en fonction de l'évolution de celle des plus aisés. "Elle est la plus faible là ou celle des 10% les plus riches est la plus élevée (Moyen­-Orient, Brésil et Afrique subsaharienne) et inversement (Europe) ; elle a également le plus baissé dans les pays où la part des revenus de 10% les plus riches a le plus augmenté (Russie, Chine, Inde et États‑Unis) ; et elle est restée stable dans les pays où la part des revenus des 10% les plus riches est également restée stable" notent les chercheurs. Depuis la fin des années 70 et le début des années 80, les changements de majorité politique comme aux Etats-Unis avec la révolution conservatrice de Ronald Reagan et la chute de l'URSS ont entraîné des déséquilibres bien plus marqués. La baisse de la fiscalité sur le capital outre-Atlantique a contribué à exacerber les écarts de richesse et accroître la concentration de capital et de patrimoine. Ainsi, la part des revenus des 10% les plus riches a considérablement pris du poids entre 1980 et 2016 passant de 11% à 20% dans la richesse nationale. En parallèle, celle des 50% les plus pauvres est passée de 20% à 12%.

L'accélération exponentielle des revenus les plus riches

L'un des grands enseignements de cet article est que les revenus des plus riches ont considérablement accéléré depuis le début des années 80. D'abord à l'échelle globale, le revenu des 50% les plus pauvres a augmenté de 94% quand celui des 10% les plus riches a bondi de 101% et celui des 0,0001% de 235%. Par région, les évolutions sont particulièrement spectaculaires en Russie, la population la plus riche a vu ses revenus augmenter de 25.269% quand celui des 50% les plus pauvres baissait de 26%. "Cela reflète la transition d'un régime dans lequel les hauts revenus étaient limités par le système communiste à une économie de marché où la réglementation les limite très peu" indiquent les économistes. En Chine, les hausses sont également très marquées pour les catégories supérieures (+3.750% pour les 0,001% les plus riches contre 417% pour les 50% les plus pauvres). Le géant asiatique a également enregistré une montée en puissance de sa classe moyenne. Ce qui a pu contribuer à réduire les inégalités entre les pays à l'échelle mondiale comme le rappelait l'ancien chef économiste de la Banque mondiale, Branko Milanovic, dans un entretien accordé à La Tribune. Du côté de l'Inde, les plus aisés ont vu leurs revenus exploser de 3.083% quand celui des plus pauvres augmentait de 107%.

En Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada), la hausse est légèrement moins marquée (+ 629% pour les 0,001% pour les plus riches contre seulement 5% pour les 50% les plus pauvres). C'est finalement en Europe que l'accélération est relativement contenue (+120% pour les 0,001% les plus riches contre 26% pour les 50% les plus pauvres).

Le boom du patrimoine privé

Le bond des inégalités peut s'expliquer en grande partie par une accumulation du patrimoine privé dans les grandes puissances. Dans leur étude, les auteurs expliquent que la part du patrimoine privé dans le revenu national brut (RNB) s'est fortement accru depuis le début des années 80 dans la plupart des pays étudiés. Le poids du patrimoine privé représente plus de 450% du revenu national brut aux Etats-Unis, en France (600%), au Royaume-Uni (550%) et en Chine. Dans la puissance asiatique, le boom du patrimoine privé depuis l'ouverture du système économique est impressionnant passant de 100% à la fin des années 70 à près de 500% à la fin de l'année 2015.

A l'opposé, la part du patrimoine public a fortement diminué depuis quatre décennies. "Les seules exceptions à la diminution généralisée des patrimoines publics sont les pays riches en pétrole bénéficiant de fonds souverains publics de grande envergure, comme la Norvège" indiquent les chercheurs. Cette part est même devenue négative dans certains pays comme aux Etats-Unis, au Japon ou au Royaume-Uni. Cette baisse limite la capacité des gouvernements "à redistribuer les revenus et à atténuer la hausse des inégalités".

Un effet "classe moyenne" en France

En Chine et aux Etats-Unis, le patrimoine accumulé par les plus riches s'est considérablement envolé ces dernières décennies. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette évolution dans les deux grandes puissances mondiales. "La hausse des inégalités de revenus et la stagnation des revenus les plus pauvres peuvent naturellement expliquer la hausse des inégalités de patrimoine" au pays de l'Oncle Sam. En Chine, la transformation progressive de l'économie a pu jouer un rôle majeur avec "un processus très inégal de privatisation et d'accès des ménages chinois aux capitaux propres cotés et non cotés". Résultat, la concentration de patrimoine parmi les plus hauts revenus est significative.

Au Royaume-Uni et en France, la hausse des inégalités de patrimoine est plus modérée. "L'effet « classe moyenne » a sans doute été particulièrement prononcé en France et au Royaume‑Uni, où les prix des logements ont fortement augmenté par rapport aux prix des actions" ajoutent-ils. A l'avenir, il est complexe de déterminer si les inégalités de patrimoine vont augmenter. De nombreux paramètre sont à prendre en compte. "Sur le long terme, la stabilité des inégalités de patrimoine dépend de l'inégalité entre les taux d'épargne de différents groupes de revenu et de patrimoine, de l'inégalité entre les revenus du travail et les taux de rendement du patrimoine et de la progressivité de l'impôt sur le revenu et le patrimoine".

> Lire aussi : En France, des inégalités de patrimoine encore vertigineuses

Les réformes fiscales dépendent en grande partie des majorités au pouvoir et peuvent basculer très rapidement dans un système démocratique vers des systèmes progressifs ou régressifs fiscalement. Aux Etats-Unis, les débats sur la fiscalité des plus riches ont fait rage ces derniers mois alors que Donald Trump avait mis en place au début de son mandat une réforme fiscale en faveur des plus hauts patrimoines. Avec la récession en cours et la résurgence de l'épidémie, ces questions reviennent avec force sur le devant de la scène.

(*) Il s'agit de Facundo Alvaredo, Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman.

Grégoire Normand

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Commentaires 3
à écrit le 09/10/2020 à 8:36
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oui il faut revenir 40 ans en arriere quand il n'y avait ni telephone portable, ni traitements efficaces contre le cancer, et que le monde regorgeait d'extreme pauvrete, qui a quasiment disparu on peut meme revenir dans les annees 20 et 30, c'etai...

à écrit le 08/10/2020 à 18:56
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Nous n’avons pas les mêmes valeurs .

à écrit le 08/10/2020 à 18:17
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Sans blague !!!???

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