Pourquoi l'Etat du Japon détient d'immenses stocks de riz
Julien Gouesmat

Tokyo maintient en permanence un stock d'environ un million de tonnes, soit 10 % de la consommation nationale. (Photo d'illustration)
KHAM
Julien Gouesmat

Tokyo maintient en permanence un stock d'environ un million de tonnes, soit 10 % de la consommation nationale. (Photo d'illustration)
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Ce vendredi, le Japon a annoncé une mesure exceptionnelle pour contrer l'envolée des prix du riz. Le gouvernement débloquera 210 000 tonnes de ses réserves stratégiques, une première hors contexte de catastrophe naturelle ou de grave pénurie agricole. Derrière cette intervention inédite se cache une politique de stockage vieille de trois décennies, conçue pour prévenir les crises alimentaires.
Cette politique de stockage remonte à 1993, année où le Japon a connu une récolte désastreuse, forçant le gouvernement à importer massivement du riz étranger. Ces importations sont alors vécues comme un choc pour une population attachée à la qualité du riz domestique. Depuis, Tokyo maintient en permanence un stock d'environ un million de tonnes, soit 10 % de la consommation nationale. Jusqu'à présent, ces réserves n'étaient ouvertes qu'en cas de catastrophe naturelle ou de forte baisse des rendements agricoles. Mais, pour la première fois, elles sont mobilisées en réponse à un emballement des prix.
L'embrasement actuel des prix du riz s'explique par une série de facteurs. La vague de chaleur historique de l'été 2024 a frappé les récoltes de 2023, réduisant l'offre disponible. Cette situation s'est trouvée exacerbée par une consommation accrue, et notamment par un phénomène d'achats de panique, suite à des alertes au mégaséisme en août dernier. Résultat : les prix ont bondi de 64,5 % en décembre par rapport à l'année précédente. Un sac de cinq kilos de riz, vendu 2 023 yens (12,60 euros) un an plus tôt, atteint désormais 3 688 yens (23 euros), selon une enquête gouvernementale.
Un temps, les touristes qui viennent au Japon ont été accusés d'être responsables de cette hausse. Mais en réalité leur consommation ne représente que 0,5 % de la consommation totale. L'un des éléments les plus troublants de cette flambée reste le rôle des distributeurs. Certains acteurs du marché sont soupçonnés de retenir leurs stocks dans un objectif de spéculation.
Face à cette tension, le gouvernement a donc dû assouplir les règles encadrant l'utilisation des stocks.
Si l'ouverture des stocks stratégiques japonais a tardé c'est qu'il risque de faire chuter les prix. Une situation totalement contraire à la politique des autorités et que ces derniers tentent d'éviter, d'autant plus compte tenu de leur proximité avec les lobbys agricoles. Pour stimuler la demande, rassurer les marchés et ne pas laisser les prix chuter drastiquement, le gouvernement a d'ores et déjà indiqué qu'il rachèterait 210 000 tonnes de cette céréale afin de compenser la quantité débloquée.
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Mais cette décision marque un tournant. Elle s'inscrit dans une prudence historique. Le Japon, qui consomme près de 100 % du riz qu'il produit, a longtemps fait de la protection de ses producteurs une priorité. Depuis les années 1970, les gouvernements successifs ont subventionné l'arrêt de certaines rizières afin de maintenir un prix élevé pour les agriculteurs. Ainsi, 40 % des rizières ont disparu au cours des dernières années, les producteurs étant aidés financièrement pour arrêter leur production.
Ironiquement, cette crise éclate dans un contexte où la consommation de riz diminue depuis plusieurs décennies. Alors qu'un Japonais consommait en moyenne 118 kg de riz par an en 1962, ce chiffre est tombé à 51 kg en 2022. Pourtant, le riz demeure au cœur de la culture et de l'économie japonaise. Sa production reste jalousement protégée par des barrières à l'importation, maintenant un prix domestique bien supérieur à celui du riz thaïlandais ou vietnamien.
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La crise actuelle est révélatrice des failles du modèle japonais de gestion du riz et ouvre un débat politique sur le sujet. La décision de ce vendredi d'ouvrir les réserves stratégiques est un aveu de faiblesses pour le gouvernement mais elle soulève aussi une question de fond, longtemps ignorée à Tokyo : le Japon doit-il réviser sa politique agricole ? Certains experts plaident en faveur d'un plus faible contrôle des prix au profit d'une plus forte sécurité alimentaire.
(Avec AFP)
Julien Gouesmat