La crainte d'un monde structurellement plus cher

DOSSIER MONDIALISATION - La succession des crises (pandémie, guerre en Ukraine) ces dernières années a complètement rebattu les cartes de la mondialisation. Les perturbations sur les chaînes logistiques ont obligé les entreprises à revoir leur stratégie d'approvisionnement partout sur la planète. En outre, l'explosion des prix des matières premières et l'impérieuse transition énergétique devraient accroître les pressions inflationnistes pendant encore des années. Pour les entreprises et les ménages, l'inexorable hausse des coûts pourrait avoir des répercussions majeures sur le fonctionnement de l'économie.
Grégoire Normand
La multiplication des crises ces dernières années ont levé le voile sur l'impact de la mondialisation sur l'inflation dans de nombreux pays.
La multiplication des crises ces dernières années ont levé le voile sur l'impact de la mondialisation sur l'inflation dans de nombreux pays. (Crédits : Reuters)

La pandémie et la guerre en Ukraine ont fait disjoncter toutes les routes commerciales mondiales. La fermeture des plus grands ports de commerce de la planète et la pagaille dans le fret aérien ont chamboulé les échanges entre les pays producteurs et les pays consommateurs. Cette succession de crises a jeté une lumière crue sur l'extrême dépendance des pays européens à l'égard de l'Asie et de la Russie. En quelques années, tous ces chocs ont ébranlé le modèle de « la mondialisation heureuse ».

Dans ce contexte particulièrement chahuté, la globalisation pourrait changer de visage dans les prochaines années. Plusieurs pays riches ont annoncé leur intention de relocaliser une partie de leurs productions et de grandes multinationales ont annoncé  leur volonté d'implanter des sites industriels en Europe pour sécuriser leur approvisionnement. Ce qui pourrait avoir un impact sur le coût de production dans les entreprises et le pouvoir d'achat des ménages.

Se dirige-t-on pour autant vers un monde plus cher ? Il est encore difficile à ce stade d'établir un niveau de prix précis à moyen terme, mais certains économistes estiment que la vie sera plus coûteuse dans les années à venir. « Les effets de la pandémie et de la guerre en Ukraine vont encore se faire ressentir sur l'inflation en 2022 et 2023. Après 2024, nous sommes convaincus que nous allons vers un monde plus cher. On est passé d'un monde où l'énergie était bon marché, à un monde où l'énergie est beaucoup plus chère. La transition énergétique va rendre les prix de l'énergie bien plus coûteux », affirme l'économiste d'ING, Charlotte de Montpellier, en charge du suivi de la zone euro interrogée par La Tribune.

Mondialisation : vers un changement de régime

Depuis le milieu des années 90, l'économie planétaire est entrée dans une ère qualifiée « d'hyper-mondialisation » par les économistes. Cette période, marquée par la création de l'organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, a connu une accélération des échanges, une baisse des coûts de transport et un développement des chaînes logistiques partout sur la planète. Les économies émergentes, notamment en Asie, ont acquis une place considérable dans les processus de production et de consommation en seulement quelques années.

Cette libéralisation à outrance a augmenté la part des produits importés dans la consommation des ménages en zone euro. Une récente étude de la Banque de France intitulée, « La mondialisation et ses répercussions sur l'inflation », indique que cette part a quasiment doublé entre 2000 et 2016 dans la zone euro, passant de 9 à 16% pour des produits venant principalement de pays à bas salaire, mais ce régime « hyper-mondialiste » est de plus en plus remis en question par les économistes de renom comme Joseph Stiglitz dans son ouvrage « La Grande Désillusion » (2002) ou encore Thomas Piketty. Il semble que la grave crise financière de 2008 a marqué un premier point de rupture dans l'ouverture commerciale du monde et de la zone euro.

ouverture commerciale

Source : Banque de France

À cette crise financière, s'est ajoutée la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine sous l'administration Trump. Pendant quatre années, les deux puissances se sont livrées une bataille particulièrement féroce sur le front des échanges à coup de barrières douanières, de taxes sur les produits importés et autres mesures protectionnistes.

Enfin, les deux longues années de pandémie et la guerre en Ukraine ont fini de convaincre un grand nombre d'économistes que la mondialisation s'orientait vers un changement de régime. Ce chamboulement devrait avoir des conséquences encore difficilement mesurables sur le niveau des prix.

Un pic d'inflation à venir

À court terme, l'indice des prix à la consommation risque encore de grimper pour atteindre des niveaux inédits. Aux Etats-Unis, l'inflation a atteint 9,1% en glissement annuel au mois de juin en raison des prix exorbitants à la pompe et des prix de l'alimentaire. Cette accélération inédite en 40 ans pousse encore plus la Réserve fédérale (Fed) a augmenté ses taux d'intérêt pour faire face à cette spirale inflationniste délétère.

La flambée des prix outre-Atlantique menace clairement la croissance, habituellement tirée par la consommation, traditionnel moteur de l'économie américaine. Politiquement, Joe Biden est en mauvaise posture à quelques mois des élections de mi-mandat. Le pouvoir d'achat des Américains est sans cesse grignoté par la hausse des prix depuis plusieurs mois.

En Europe, les perspectives ne sont guère réjouissantes. Dans les 19 pays partageant la monnaie unique, la Commission européenne a dégradé ses prévisions à la mi-juillet et n'attend plus que 2,6% de croissance du produit intérieur brut (PIB) en 2022 et seulement 1,4% en 2023, contre 2,7% et 2,3% anticipés jusqu'ici. Bruxelles a parallèlement relevé ses prévisions d'inflation à 7,6% en 2022 et à 4% en 2023, contre 6,1% et 2,7% attendus précédemment dans la zone euro. L'exposition des pays en Europe à la guerre en Ukraine n'est pas la même selon le modèle économique de chaque Etat. Mais une coupure du gaz russe dans les mois à venir pourrait plonger l'économie du Vieux continent dans une récession vertigineuse.

Vers une hausse des coûts pour les entreprises

Beaucoup de secteurs en France ont enregistré une hausse de leurs coûts ces derniers mois en raison de la poussée de fièvre sur les prix de l'énergie, des matières premières et de tous les chocs sur les chaînes d'approvisionnement. Sur ce point, l'industrie manufacturière très dépendante de l'étranger est particulièrement secouée depuis plusieurs années.

Dans l'Hexagone, même si les difficultés d'approvisionnement semblent s'infléchir selon une récente enquête de la Banque de France, les usines vont sans doute voir leur facture grimper à moyen terme.

« Avant la pandémie, il y avait déjà un environnement propice à la hausse des prix. La pandémie et la guerre en Ukraine ont drastiquement accéléré cette transition. Cela impacte directement les entreprises qui avaient construit leur modèle sur une énergie peu chère comme en Allemagne. Cette source d'énergie peu chère ne va plus exister. Cela va aboutir à des prix plus élevés dans le futur », explique Charlotte de Montpellier.

Du côté des services, les coûts pourraient également grimper, même si le tertiaire est moins exposé que l'industrie aux soubresauts des prix de l'énergie.

En outre, la succession des crises oblige les dirigeants à revoir leur stratégie d'approvisionnement en matière d'énergie ou de composants pour moins dépendre de pays étrangers. Ce changement de stratégie pourrait mécaniquement avoir des répercussions sur les coûts de production même si les entreprises sécurisent leur approvisionnement.

Vers une hausse du coût de la vie pour les ménages

Du point de vue des ménages, la mondialisation des échanges a longtemps été promue comme un moyen de gagner du pouvoir d'achat. Dans une étude, les économistes de la Banque de France avaient montré que les importations en provenance des pays à bas salaires avaient exercé des pressions à la baisse sur l'inflation d'environ 0,17 point de pourcentage par an. Les chercheurs avaient conclu que ces importations représentaient un gain d'environ 1.000 euros par an. Il faut néanmoins rappeler que ces importations, depuis des pays à bas coût, ont eu des répercussions dramatiques sur l'emploi industriel dans de nombreuses régions en France par l'effet des délocalisations notamment.

Si le ralentissement des échanges sur la planète peut pousser les prix de certains biens vers le haut, les derniers événements (pandémie, guerre en Ukraine) ont montré que l'ouverture commerciale pouvait être un facteur important de transmission de chocs sur les prix dans la plupart des économies de la planète. Surtout, la guerre en Ukraine a eu un impact sur les prix de l'alimentaire et notamment tous les produits issus du blé.

A court terme, la hausse du coût de la vie pour les ménages va en grande partie dépendre de la durée du conflit aux portes de l'Europe. Sur ce sujet, certains spécialistes comme la chercheuse de l'IFRI et directrice du centre Russie, Tatiana Katsouéva-Jean, estime que « la guerre va durer. Le régime russe est capable de sacrifier une partie de son économie. » Résultat, les coûts de l'énergie devraient encore rester élevés pendant encore une longue période.

A plus long terme, le budget des ménages devrait également être affecté par les répercussions du changement climatique. De plus en plus de familles vont être obligées de s'adapter. « Les rénovations vont augmenter les besoins en matières premières. Ce qui va augmenter les prix de manière générale. La demande élevée dans les investissements nécessaires va impacter le budget des ménages », explique Charlotte de Montpellier. Un des enjeux majeurs pour les Etats va être de limiter l'impact de toutes ces hausses sur le porte-monnaie des ménages les plus modestes par des mesures pérennes. Un défi encore loin d'être gagné.

Grégoire Normand
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Commentaires 12
à écrit le 26/07/2022 à 22:18
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À part le merdier créé par des gens inconséquent, qui plonge 460 millions de citoyens dans une déstabilisation mortifère, il se dessine la création d'un méta- empire d'intérêts entre des pays voulant s'extraire des règles hégémoniques de Washington ....

à écrit le 26/07/2022 à 21:00
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On parle de quoi en fait, d'une inflation à 5, 7 ou 10%? Et alors? Je ne dis pas que ça ne va pas créer quelques remous, mais comme toujours, beaucoup sur-réagissent (peur réflexe, accentuée par le surmédiatisation, comme on le voit dans certains com...

à écrit le 26/07/2022 à 14:01
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Quel récit débile ! Alors comme ça " Les perturbations sur les chaînes logistiques du au covid ont obligé les entreprises à revoir leur stratégie d'approvisionnement partout sur la planète". C'est à dire que pour un évènement qui arrive une fois par ...

à écrit le 26/07/2022 à 10:47
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ah ben merde alors, personne n'a vu que la transition ecolo va faire exploser les prix de l'energie ( en plus de creer des troubles sociiaux), et personne n'aurait jamais imagine que quand on produit dans des pays ou la main d'oeuvre est demesurement...

le 26/07/2022 à 11:04
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Marrant tous ces illuminés sur internet qui ramènent tous les problèmes du Monde à l'écologie et aux écologistes. Les trois principaux facteurs qui font exploser les prix à la hausse depuis deux ans sont le covid, la guerre en Ukraine et le réchauffe...

le 26/07/2022 à 11:57
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@Simon : le covid, la guerre en Ukraine et le réchauffement climatique : Les trois obsessions des bourgeois français bien-pensants, mises incessamment en avant par les médias pourris. En réalité, aucun de ces trois problèmes n'est le plus urgent pour...

à écrit le 26/07/2022 à 10:27
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Le débat n'est pas nouveau. On sait que pétrole et le gaz ne sont pas des énergies renouvelables. On sait aussi que la plupart des puits de pétrole ont atteint leur pic de Hubbert et donc que leur rendement décroît. On sait encore que la demande d'én...

le 26/07/2022 à 17:56
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Le bon sens, Valbel89, que nos dirigeants ont depuis longtemps perdu... Mais le prix ne veux rien dire. Il est le résultats plus ou moins vrai de l'offre et de la demande ' et c'est de moins en moins vrai du fait des pressions politico-industriell...

à écrit le 26/07/2022 à 9:47
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Oui, il est évident qu'on se dirige vers un monde plus cher, mais le "craindre" est la mauvaise attitude. Il faut au contraire embrasser le changement, et voir le bon côté de la chose : Si la vie devient plus chère, les gens gaspilleront moins : Car ...

à écrit le 26/07/2022 à 8:42
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Produire moins, produire mieux.

à écrit le 26/07/2022 à 7:58
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Il n'y aura pas de relocalisation des industries parce que cela n'en vaudra pas la peine! La fin de "la politique de l'offre" et des éternelles publicités qui l'accompagne n'y encouragera pas! Il faudra donc prévoir que: les populations quittent les ...

le 26/07/2022 à 21:09
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Presque tout le monde redeviendra paysan, comme dans le passé. A faire la cuisine dans la marmite suspendue dans l'âtre au dessus du bois enflammé. Les pigeons voyageurs remplaceront les smartphones (on a bien vécu sans dans le passé (quand j'étais j...

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