Turquie : le gouvernement réfléchit à une taxe pour soutenir la Défense
latribune.fr
Le secteur turc de la défense, dont les drones Bayraktar TB2 font partie des engins vedettes, s'est considérablement développé au cours des deux dernières décennies.
KACPER PEMPEL
La Turquie envisage d'instaurer une taxe sur les cartes de crédit pour soutenir ses industries de défense et renforcer ses « capacités de dissuasion », a indiqué ce mardi le ministre des Finances, Mehmet Simsek. Une perspective qui a déjà provoqué une ruée de clients sur les banques.
[Article publié le mardi 15 octobre 2024 à 12h34, mis à jour à 14h35] La Turquie fait de son industrie de défense une priorité. Et pour la soutenir davantage, le gouvernement turc planche sur l'instauration d'une taxe sur les cartes de crédit. Selon un projet de loi préparé par le parti au pouvoir (AKP), une taxe de 750 livres turques (20 euros) s'appliquerait aux cartes dont la ligne supérieure de crédit atteint 100.000 TRY (près de 2.700 euros) - indépendamment des sommes réellement dépensées.
Cette perspective est d'ores et déjà mal reçue par les consommateurs. Si bien que le ministre des Finances, Mehmet Simsek, a tenté de rassurer sur les conséquences de cette taxe. « Ces ressources seront intégralement dévolues aux industries de défense : en d'autres termes, ce n'est pas un effort de réduction du déficit budgétaire », a-t-il promis lors d'un entretien à la chaine de télévision privée NTV ce mardi.
Le secteur de la défense représente près de 80% des revenus à l'exportation de la Turquie, soit une somme qui a atteint 10,2 milliards de dollars en 2023. Et sur les huit premiers mois de 2024, les revenus d'exportation des industries de défense ont atteint 3,7 milliards de dollars, en hausse de 9,8% sur la même période de 2023, selon le président des industries de défense turques, Haluk Gorgun.
Reste que l'éventualité de cette mesure a provoqué une ruée sur les banques de clients demandant à abaisser leur crédit. Ce qui pourrait amener le Parlement à revoir le texte, a reconnu le ministre des Finances. Il a toutefois justifié l'instauration de cette taxe.
« L'objectif est clair et évident : notre pays n'a d'autre choix que de renforcer sa capacité de dissuasion. Il y a le feu et la guerre dans notre région en ce moment même. Nous vivons dans un environnement dangereux », a déclaré Mehmet Simsek.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a lui aussi défendu la mesure ce mardi, arguant que, « même s'il y a des gens pour ne pas voir le danger qui approche notre pays, nous percevons le risque et nous prenons toutes nos précautions ».
Newsletter
L’Alerte La Tribune
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.
Un secteur en plein développement
Le dirigeant turc rappelle régulièrement son souhait de renforcer l'industrie turque de défense avec des projets ambitieux, qui comprennent notamment la création de drones et d'avions de combat. Le secteur s'est d'ailleurs considérablement développé au cours des deux dernières décennies.
« Au début des années 2000, la Turquie importait 80% de ses besoins. Aujourd'hui, c'est l'inverse : la Turquie produit plus de 80 % de ses besoins (grâce à) 3.500 entreprises »,a assuré le ministre des Finances.
Le dernier projet annoncé en date remonte à début août, quand le pays s'est dit prêt à mettre en place son propre système de défense antimissile, baptisé « Dôme d'acier », en référence au « Dôme de fer » israélien. « Nous avons près d'un millier de projets de ce type, tous recourant à une technologie de pointe, qui vont renforcer nos capacités d'export à l'avenir. Ce qui nécessite des ressources supplémentaires », a ajouté Mehmet Simsek.
Selon le ministre, le fonds dévolu aux industries de défense dans le budget national est passé de 90 milliards de livres en 2023 à 165 milliards en 2024. « Peut-être faut-il le doubler encore », a-t-il avancé.
Ce réarmement est motivé, en outre, par la multiplication des conflits chez ses voisins. À commencer par la guerre entre Israël et le Hamas, rejoint par le Hezbollah libanais. Le président turc dénonce depuis des mois avec virulence la conduite d'Israël dans la guerre, qualifiant le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou de « boucher de Gaza ». « L'agression conduite par le gouvernement Netanyahou menace désormais l'ordre mondial au-delà de la région », a-t-il encore fustigé la semaine dernière.
Mais l'opposition turque ne voit dans ces investissements dans le secteur de la défense qu'une façon de « déguiser la crise » économique que subit le pays. Pour Deniz Yucel, porte-parole du CHP, premier parti d'opposition au parlement, « la défense de la patrie, l'un des points les plus sensibles de la société turque, est devenue un instrument politique pour l'AKP qui prépare une nouvelle proposition de pillage en exploitant les sentiments nationaux ». Il accuse en outre le parti au pouvoir de chercher à créer « une menace étrangère sur le thème "Israël peut nous attaquer" » - menace brandie récemment par le président turc.
« Ils essaient de dissimuler la crise économique qu'ils ont provoquée. Les gens de la rue sont en difficulté comme s'il y avait une économie de guerre »,a-t-il dénoncé.
La Turquie connaît en effet une inflation à deux chiffres depuis plusieurs années. Elle a ainsi dépassé les +85% en octobre 2022. Elle a depuis baissé mais a encore atteint +50% sur un an en septembre.