Relocalisation : "c'est d'abord vis-à-vis de l'Allemagne que nous avons un problème de compétitivité" Isabelle Méjean, économiste

5 QUESTIONS À. "Le principal poste de déséquilibre de la balance commerciale française, c'est l'Allemagne", rappelle l'économiste spécialiste du commerce extérieur Isabelle Méjean. Pour elle, la France ne devrait pas négliger le secteur des services en tant qu'avantage comparatif, dans un contexte où les appels de la part du gouvernement à "rebâtir la souveraineté nationale" se multiplient depuis l'éclatement de la crise sanitaire.
Isabelle Méjean est spécialiste du commerce extérieur.
Isabelle Méjean est spécialiste du commerce extérieur. (Crédits : DR)

Revenue sur le devant de la scène avec la crise du Covid-19, la question de la souveraineté industrielle est l'une des priorités du plan de relance voulu par le gouvernement français. Pour y parvenir, la majorité mise, notamment, sur les relocalisations. Elle prévoit d'y consacrer 1 milliard d'euros, sur les 35 milliards d'euros alloués plus globalement à la compétitivité des entreprises et à l'innovation.

Par ailleurs, le gouvernement a identifié cinq secteurs industriels jugés critiques (santé, agroalimentaire, électronique, intrants essentiels de l'industrie et applications industrielles de la 5G). Dans ce cadre, il a récemment annoncé qu'une trentaine de projets d'installation de lignes de production en France avaient été choisies pour bénéficier d'un soutien public.

Ces efforts suffiront-ils à engager un mouvement en faveur du "made in France", à l'heure où les entreprises françaises ont été qualifiées de « championnes de la délocalisation à partir des années 2000 », comme l'écrit une note de France Stratégie remise le jeudi 19 novembre à l'Assemblée nationale ? Selon un autre rapport de la Fabrique de l'industrie, on estime entre 9.000 et 27.000 le nombre d'emplois industriels perdus chaque année en France, du fait des délocalisations. Par ailleurs, la Direction générale des entreprises a recensé 98 cas seulement de relocalisations entre mai 2014 et septembre 2018.

Isabelle Méjean, économiste, professeur à l'École polytechnique, lauréate du prix Meilleur jeune économiste 2020 (décerné par le journal Le Monde et par le Cercle des Économistes), est également spécialiste du commerce extérieur. Selon elle, la notion de souveraineté doit s'appréhender à l'échelle européenne et, dans ce cadre européen, la France doit avant tout renforcer sa compétitivité vis-à-vis de l'Allemagne. Pour ce faire, la relocalisation, au sens strict du terme, n'est pas forcément la meilleure des solutions.

LA TRIBUNE - Depuis l'éclatement de la crise sanitaire, le gouvernement le martèle : il faut relocaliser l'industrie. Jusque sur Twitter : « nous devons relocaliser et recréer des forces de production sur nos territoires », prônait Emmanuel Macron en août dernier. La France a-t-elle un problème de souveraineté industrielle ?

ISABELLE MÉJEAN - Je ne suis pas sûre que l'échelle nationale soit la bonne pour appréhender ces questions de souveraineté. Si on regarde la souveraineté à l'échelle européenne, alors il y a peu de domaines pour lesquels nous sommes très dépendants de l'extérieur.

Par rapport au reste du monde, les chaînes de production européennes sont plus régionales. Autrement dit, nous avons des chaînes de valeur qui sont plus concentrées géographiquement, par rapport aux chaînes de valeur américaines ou japonaises, qui ont une dimension internationale plus importante. Cette concentration permet de réduire la dépendance vis-à-vis de l'extérieur.

Dans ce cadre européen, comment se positionne la France ?

Près de 60% du commerce de la France avec le reste du monde se fait à l'intérieur de l'Union européenne. Le commerce international de la France s'effectue, d'abord, à l'échelle européenne. De même que les déséquilibres commerciaux de la France s'observent, d'abord, à cette échelle. Le principal poste de déséquilibre de la balance commerciale française, c'est l'Allemagne. C'est donc d'abord vis-à-vis de l'Allemagne que nous avons un problème de compétitivité.

Au vue de ce constat, relocaliser a-t-il dès lors du sens ?

Il est important de se mettre d'accord sur la définition du mot. Au sens strict, une relocalisation désigne le fait de ramener une activité qui a été délocalisée. En l'occurrence, ce qui a été délocalisé ces 20 dernières années, ce sont surtout des activités à faible contenu en valeur ajoutée, plutôt intensives en travail peu qualifié. C'est par exemple le cas de l'industrie du textile.

Or, relocaliser ce type d'activités est très difficile, puisqu'elles sont beaucoup moins rentables quand elles sont faites en France ou en Europe, plutôt que dans des pays à bas salaires. Donc il y a des secteurs pour lesquels il apparaît compliqué de relocaliser.

Quels sont, dans ce cas, les secteurs qu'il faut cibler ?

On peut se poser la question de savoir s'il vaut mieux se spécialiser sur les services plutôt que sur les biens. À ce sujet, il faut avoir à l'esprit que la frontière entre l'industrie et les services est bien plus poreuse aujourd'hui qu'auparavant.

Par exemple, il y a des entreprises qui étaient industrielles et qui sont devenues des entreprises de services. C'est le cas d'IBM qui, auparavant, était une entreprise manufacturière et qui appartient aujourd'hui au secteur des services. Par ailleurs, il y a certaines activités qui, avant, se faisaient dans le secteur manufacturier et qui sont aujourd'hui comptées comme de l'emploi dans le secteur des services, parce qu'externalisées.

La séparation entre industrie et service paraît donc un peu artificielle de ce point de vue. Je pense qu'on focalise beaucoup sur l'emploi industriel, et je trouve qu'on néglige un peu la partie services aux entreprises, qui est un gros avantage comparatif de la France.

Comment définir ce qui peut être un avantage comparatif pour la France à l'avenir ?

Ce qui est réaliste, c'est de partir des choses que l'on sait faire. Historiquement, il y a des secteurs qui constituent des avantages comparatifs de la France. On pense, par exemple, à l'aéronautique, mais on pourrait citer la chimie également.

Ensuite, plutôt que d'essayer de relocaliser des secteurs qui ont été délocalisés et pour lesquels nous n'avons plus d'avantage comparatif, il est intéressant de définir ceux qui fourniront, à l'avenir, des débouchés importants.

On sait par exemple que des réglementations environnementales concernant, notamment, le secteur du plastique, arrivent en Europe. Il peut donc y avoir un intérêt à investir dans ce dernier et ce, d'autant plus que le secteur de la plasturgie est historiquement meilleur en France.

Propos recueillis par Ivan Capecchi

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Commentaires 28
à écrit le 01/12/2020 à 9:12
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La construction de l'Euro a conduit à sous-évaluer cette nouvelle monnaie pour l'Allemagne et à la sur-évaluer pour la France les économistes avancent la valeur de 20%.. Si cela n'explique pas tout ça reste quand même un paquet de gueuses à trainer ...

à écrit le 01/12/2020 à 7:26
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En tant que membres de l'union européenne, une concurrence entre nations serait fratricide. Il faudrait déterminer une fois pour toute si nous sommes alliés ou ennemis. La collaboration a toujours été productive, tout comme la symbiose l'est dans la ...

le 01/12/2020 à 9:34
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Travaillez un peu avec nos amis allemands et vous verrez que la Kollaboration se fait plutôt à leur avantage , et pourquoi leur en vouloir ?

à écrit le 01/12/2020 à 4:18
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L'Allemagne est "compétitive" uniquement parce qu'elle sous-traite massivement sa production en Chine (cf. sourcing) pour au mieux faire de l'assemblage par des miséreux de l'Est aux emplois précaires et exporter chez ses voisins crédules. Si c'es...

à écrit le 01/12/2020 à 3:28
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Les tares du systeme en France : Trop de charges, des gens qui ralent tout le temps, souvent jaloux et enfin un management d'un autre age. Vous avez entre 25/ 30 ans, diplomes, fuyez et installez vous a l'etranger.

à écrit le 30/11/2020 à 23:29
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L'article 63 du TFUE a organisé la désindustrielisation de notre pays L'article 63 du TFUE interdit tout contrôle aux mouvements de capitaux. Cela signifie que la France ne PEUT PAS s'opposer à une délocalisation. Quel est l' intérêt d' u industr...

à écrit le 30/11/2020 à 20:08
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Ce n'est pas toujours vrai, dans le groupe ou je travaillais on s'est retrouvé au mileu d'acquisitions une boîte allemande mondialement connue avec d'excellents techniciens (on aurait du tout de même garder le nom), qui on a fermé: la boîte allemande...

à écrit le 30/11/2020 à 17:21
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Tout comme le DM donnait un avantage face aux dévaluations du FF , l'euro donne un avantage à l'ALLEMAGNE qui a fait les réformes qu'il fallait ( Merci M Schroeder car Merkel n'y est pour rien ) et maitrise ses couts et sa dette ..

à écrit le 30/11/2020 à 15:45
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Tout pour le fonctionnariat, rien pour les manufacturiers PMI/ETI sans oublier les agri-agroalimentaires de petite taille. je vois très bien en Chine une grève "spontanée" suivie d'un saccage en règle de l'usine qui aurait du être relocalisée après ...

à écrit le 30/11/2020 à 14:35
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Deux options sont ouverte: une augmentation de la compétitivité par une budgétisation de la sécurité sociale prélever sur la TVA ou le retour des taxes douanières!

le 30/11/2020 à 18:02
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oui, ou sinon baisser les AF (en plafonnant à 3 enfants maxi)ou les APL ou autres dépenses sociales

à écrit le 30/11/2020 à 13:48
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le vrai problème, c'est l'Etat français qui pompe 50% du PIB (pour le dilapider) et plombe les entreprises françaises avec ses prélèvements (record mondial 56% vs 45% pour l'Allemagne). Même Renault ne fabrique plus que 1 voiture sur 5 en France (l'...

à écrit le 30/11/2020 à 13:43
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c'est reparti pour un coup de racisme anti allemands c'est quand meme pas la faute des allemands si la france produit des gammes espagnoles aux prix allemands, si? qui est ce qui a fait le choix scient de faire la chasse au grand capital ( avant de...

le 30/11/2020 à 15:07
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Bravo pour votre commentaire. Je suis entièrement d'accord avec vous.

le 30/11/2020 à 16:32
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Bien dit. C'est quand même invraisemblable qu'un peuple qui se réclame de Descartes ne trouve comme arguments à chaque problème que des boucs émissaires.

le 30/11/2020 à 18:46
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Vielen Dank Mariah, ich bin sachlich... tout ce que je dis est verifiable et la liste des pbs est longue comme un jour sans pain j'ai pas tout mis, je pourrais ecrire un roman aucun allemand, meme syndique, ne traitera le Betriebsführer de Hitler ...

le 30/11/2020 à 19:08
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Et si on commençait par le début ? Ca n' est pas la faute de l' Allemagne mais c' est la faute de l' UE d' avoir, pour soutenir un projet imbécile, doté des pays à différentiels de compétitivité d' une monnaie commune.Toujours au bord...

à écrit le 30/11/2020 à 12:29
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C 'est d' abord d vis-à-vis de l' UE que nous avons créé un problème, laquelle a doté d' une monnaie commune des pays à différentiels de compétitivité avec le résulta attendu et observable aujourd' hui. Il n' y aura pas de so...

à écrit le 30/11/2020 à 12:02
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Ben oui l'UE a été crée pour canaliser l'Allemagne et au final c'est l'Allemagne qui canalise les pays européens. Mais que s'est il donc passé ?

à écrit le 30/11/2020 à 12:01
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ce n'est pas la France qui a un problème de compétitivité. c'est l'Allemagne qui est déséquilibrée, qui a tiré/qui tire vers le bas (déclin démographique avancé, sous-investissement public/privé, dumping social, retraites affaiblies alors que la po...

le 30/11/2020 à 12:58
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Moi d'ailleurs j’ai quitté l’Allemagne ou je vivais depuis 15 ans pour fuir la pauvreté les salaires précaires et les inégalités social qui explose. Peut-être que vous ne vous rendez pads compte mais il y a chaque moi des milliers d’allemand qui fui...

le 30/11/2020 à 13:57
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C est vrai que la RFA doit d urgence adopter une politique a la francaise: subventionner le lapinisme par des allocations familiales, importer en masse des bac -5 et les laisser stagner dans leur jus, taxer a mort le travail et subventionner la rente...

le 30/11/2020 à 14:34
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@effix. Je ne sais pas ce qu'il vous faut pour dire que la France n'a pas de problème de compétitivité. L'emploi plonge indéfiniment, l'industrie s'écroule, tous les projets sont constamment conspués ou attaqués en justice, le moindre projet demande ...

le 30/11/2020 à 18:07
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La France a un problème de compétitivité et de désindustrialisation. Il n'y a pas que l'Allemagne qui fait mieux que la France au niveau de la balance commerciale mais tous les pays de la zone euro Italie comprise. Seule l'Espagne a encore un défi...

le 01/12/2020 à 18:07
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Tous les pays occidentaux ont ralenti (voir cessé) les investissements dans la modernisation de leur infrastructure, tout en investissant massivement dans l'armement. Cela signifie simplement qu'ils se préparent à une RAZ comme en 40.

à écrit le 30/11/2020 à 11:49
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Le problème principal est l'Euro qui en effet est trop faible pour l'Allemagne et trop fort pour la France Le second problème est le dumping industriel des Allemands en utilisant l'Europe de l'Est comme extension de son industrie, avec des bas couts...

le 30/11/2020 à 12:08
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C'est un practique bien commun des francais de blamer les autres.....et bien copie des allemands.

le 30/11/2020 à 14:25
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@Kwel. Le problème c'est la France. Le dumping industriel dont vous parlez est la preuve de leur compétitivité. Ils sont capables d'avoir une base industrielle solide malgré un dumping que peut faire pologne et autres pays de l'Est a quelques centai...

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