ENTRETIEN - L'ancien ministre des Finances grec, célèbre pour son franc-parler qui avait marqué les négociations d'Athènes à Bruxelles sur sa dette colossale en échange de mesures d'austérité, n'a rien perdu de sa verve. Surnommé « Dr. Doom » ou « Monsieur Catastrophe », il aborde sans détour la situation actuelle de la France, la souveraineté déclinante de l'Europe, le bitcoin, et présente son dernier ouvrage.« J'ai 64 ans, la politique, c'est ennuyeux. Elle me rend malade mais je continue d'en faire », lâche, dans une colère sourde, Yanis Varoufakis. L'ancien ministre des Finances grec, qui a croisé le fer avec les plus hauts dirigeants de l'Union européenne lors de la crise de la dette de la Grèce en 2015, veut désormais se concentrer à « éveiller la conscience publique ». Un combat que le professeur d'économie mène au travers du parti pan-européen de gauche Diem25 qu'il a cofondé, et de ses livres. Il vient présenter son « 17e ou 18e » opus consacré cette fois-ci à l'ère du « techno-féodalisme ». Ce « marxiste occasionnel » y dénonce le « joug d'algorithmes-patrons » qui asservissent des « technos-prolos ».
LA TRIBUNE - Vous dénoncez un monde où les Big Tech asservissent les individus, allant jusqu'à affirmer que « le capitalisme est mort, remplacé par le techno-féodalisme ». Pourtant, les données statistiques (World Inequality Database) montrent qu'au cours des deux dernières décennies, la mondialisation et les révolutions technologiques ont permis des avancées notables : recul de l'extrême pauvreté, réduction de la faim, augmentation de l'espérance de vie, bancarisation... En 2024, n'y a-t-il aucune place pour une vision optimiste du progrès humain ?
YANIS VAROUFAKIS - Dans « Les nouveaux serfs de l'économie »*, j'adopte une approche dialectique, refusant de réduire la réalité à une opposition simpliste. Il est souvent facile de diviser les individus en deux camps : ceux qui célèbrent la mondialisation et ceux qui s'y opposent. La réalité est bien plus nuancée. L'histoire de l'humanité témoigne de révolutions technologiques successives, à commencer par l'agriculture, suivie de l'ère du fer. La maîtrise de l'acier a ouvert la voie à de nouvelles formes de richesses, permettant la construction de cités magnifiques et des accomplissements extraordinaires pour l'esprit humain. Cependant, ces révolutions ont aussi intensifié les angoisses de ceux qui en étaient exclus, ceux qui ne participaient pas directement à ces bouleversements. Le capitalisme illustre cette dualité. Karl Marx, dans les premières pages de son Manifeste, célèbre d'abord le capitalisme, reconnaissant ses réussites. Mais très vite, il souligne aussi les ravages qu'il engendre, notamment en termes de pauvreté. Tout dépend finalement de ce que l'on choisit de mesurer dans les statistiques, comme celles que vous mentionnez.
Propos recueillis par Jeanne Dussueil