Comment la finance à impact tente d’émerger en France

La France compte un nouveau fonds à impact, avec le lancement par Harmonie Mutuelle d'un fonds dédié au maintien et à la création d'emplois dans les territoires. Dans l'Hexagone, la finance à impact attire de plus en plus d'acteurs, mais ne représente que 3,5 milliards d'euros. Une goutte d'eau. Elle pourrait toutefois changer d'échelle grâce au lancement imminent d'un système de gouvernance ad hoc.
Stéphane Junique, président d'Harmonie Mutuelle. La première mutuelle française lance un fonds ciblant les entreprises qui s'engagent à maintenir ou créer des emplois dans les territoires.
Stéphane Junique, président d'Harmonie Mutuelle. La première mutuelle française lance un fonds ciblant les entreprises qui s'engagent à maintenir ou créer des emplois dans les territoires. (Crédits : Harmonie Mutuelle)

Orienter ses investissements vers les entreprises qui s'engagent à maintenir ou créer des emplois dans les territoires, c'est la thèse du nouveau fonds que lance officiellement Harmonie Mutuelle (groupe Vyv). Doté d'une enveloppe de 200 millions d'euros, ce véhicule d'investissement baptisé Harmonie Mutuelle Emplois France vise à la fois les entreprises cotées (petites et moyennes capitalisations) et les entreprises non cotées (TPE, PME et ETI). Il représente 15% des placements financiers de la première mutuelle française et s'inscrit dans une stratégie plus large d'ancrage territorial.

"Harmonie Mutuelle est la fusion, en 2013, de plusieurs mutuelles ayant un fort ancrage territorial. Notre ADN, ce sont les régions, les territoires. Notre premier métier est d'assurer la protection sociale durable de nos adhérents, mais nous avons également l'ambition de faire en sorte que les territoires où nous sommes présents soient les plus dynamiques possibles", commente Stéphane Junique, président d'Harmonie Mutuelle.

170 entreprises déjà identifiées

L'initiative de ce fonds a été enclenchée en 2019, "mais il va y avoir une accélération et ce fonds prend encore plus de sens aujourd'hui compte tenu de la crise", indique Stéphane Junique. Un maximum d'investissements auront ainsi lieu en 2020, et 170 entreprises ont d'ores et déjà été identifiées. Parmi elles, l'entreprise bourguignonne SEB, le groupe de restauration Bertrand, qui s'est engagé à maintenir un taux de 94% de CDI dans ses effectifs, ou encore la société Lucca, éditrice de logiciels RH et qui comptera bientôt 200 salariés à Nantes, et la pépite francilienne Talentsoft.

Christophe Itier, haut commissaire chargé de l'Économie sociale et solidaire (ESS) au sein du ministère de la Transition écologique, salue cette initiative :

"Ce fonds représente un montant relativement conséquent et vient rejoindre une dynamique qui est en train de se créer."

Des impacts positifs et mesurables

Le fonds Harmonie Mutuelle Emplois France s'inscrit dans ce qu'on appelle la finance à impact positif ou impact investing en anglais. Né il y a une dizaine d'années, ce mouvement s'inscrit dans la mouvance de l'Investissement socialement responsable (ISR), mais pâtit de l'absence d'une définition claire. Toutefois, selon Eurosif, la fédération européenne de l'investissement responsable, la finance à impact se différencie notamment par l'intention de l'investisseur "de générer un impact social et environnemental positif et mesurable".

Pour orienter ses choix d'investissements et les mesurer, Harmonie Mutuelle s'est donc rapprochée de la société de gestion Eiffel Investment Group, qui, au-delà des critères d'emploi, prend également en compte les efforts des entreprises en matière environnementale, sociale et de gouvernance. L'efficacité des placements sera ensuite évaluée selon des critères quantitatifs (en comparaison notamment de la croissance moyenne des emplois dans les différents territoires) mais aussi qualitatifs (proportion de CDI, formation, absentéisme et mixité sociale). Pour réaliser ces mesures, Eiffel Investment Group s'appuiera sur des données communiquées par les entreprises elles-mêmes et celles fournies par Ethifinance, spécialiste de la notation extra-financière.

Si la recherche d'effets positifs pour la société et l'environnement est déterminante dans l'impact investing, il n'est toutefois pas question de philanthropie. Ici, le rendement financier est bien recherché, mais il peut parfois apparaître au second plan. C'est le cas du nouveau fonds d'Harmonie Mutuelle.

"Les rendements attendus se situent dans la moyenne du marché, voire même en-deçà. L'objectif n'est pas de nous enrichir, mais de participer à la dynamique des territoires", affirme Stéphane Junique.

Un marché en pleine croissance, mais très marginal

Emplois France n'est pas le seul fonds à impact en France. Il y a un an, la Fondation de France a lancé son propre fonds d'investissement, France 2i, doté de 100 millions d'euros. Pionnière dans l'Hexagone, La Financière de l'Echiquier a créé il y a dix ans déjà son fonds Echiquier Positive Impact. De son côté, l'assureur Aviva a lancé, en 2014, le fonds Aviva Impact Investing France. Le fonds Amundi Finance et Solidarité revendique quant à lui la première place dans l'Hexagone avec près de 300 millions d'euros d'actifs sous gestion. L'écosystème compte également des acteurs de taille plus modeste comme Makesense, dont le récent fonds Makesense Seed I est doté de 8,4 millions d'euros, ou encore la plateforme en ligne Lita.co.

Depuis une dizaine d'années, l'impact investing connaît une croissance annuelle de 52% en moyenne en Europe. Il représentait, en 2017, un peu plus de 100 milliards d'euros, contre seulement 20 milliards en 2013, selon une étude d'Eurosif. Malgré cet engouement, la finance à impact reste aujourd'hui très marginale par rapport au cadre plus large de la finance verte et durable. Et, l'Hexagone pèse peu à l'échelle du Vieux Continent, avec seulement 3,5 milliards d'euros, loin derrière l'Italie, le Royaume-Uni, la Suisse ou encore la Suède et l'Espagne.

Les contrats à impact social : prometteurs mais trop complexes

Pour accélérer son développement, le haut commissariat chargé de l'ESS et de l'innovation sociale mise sur un outil de financement bien particulier : les Contrats à impact social (CIS). Inspirés des social impact bonds, développés dans certains pays européens, les CIS visent à répondre à des besoins sociaux en faisant financer par des investisseurs publics ou privés des projets portés par des acteurs de l'ESS. En cas de succès, constaté à partir de critères évalués par un organisme tiers, les investisseurs sont remboursés, avec intérêt, par l'Etat ou la collectivité territoriale.

Ces contrats ont été expérimentés en France dès 2016 mais peinent à se développer en raison de leur trop grande complexité. Actuellement, seuls 13 millions d'euros ont été engagés sur huit CIS.

"La totalité des sommes engagées dans les CIS en France pèse autant qu'un seul contrat à impact social au Canada", regrette Christophe Itier, qui souhaite que les tickets dans ces contrats s'élèvent désormais à 2 millions d'euros au minimum.

Bientôt, un système de gouvernance ad hoc

Pour changer d'échelle, le haut commissaire table sur la mise en place d'un Fonds de paiement au résultat (FPR). "Il s'agit davantage d'un mode de gouvernance que d'un véritable fonds", explique-t-il. L'idée générale est de réunir les payeurs finaux en amont (comme des ministères ou des collectivités territoriales) et de les mobiliser sur des programmes ciblés. S'ajoute une centre de services, géré par la Caisse des dépôts, en charge de toute l'ingénierie financière, qui ne pèse alors plus sur les investisseurs. Un centre de compétences devrait, quant à lui, voir le jour pour aider les porteurs de projet à se rendre éligibles à un contrat à impact social.

Le lancement du FPR était initialement prévu en avril. En raison de la crise sanitaire, il sera finalement lancé très prochainement, "avant l'été", assure Christophe Itier. Trois programmes d'un montant de 10 millions d'euros chacun ont d'ores et déjà été arrêtés. Le premier s'inscrit dans l'économie circulaire et est dédié à la promotion de solutions de réemploi. Il sera financé par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), qui s'est engagée à rembourser les investisseurs, en cas de succès, à hauteur de 10 millions d'euros. Le deuxième est financé par le ministère du Travail et consiste à lever les freins périphériques à l'emploi. Le troisième et dernier programme sera lancé ultérieurement. Il est consacré à la prévention des expulsions locatives. Prochaine étape : embarquer des fonds à impact prêts à investir dans ces programmes et sélectionner les porteurs de projet d'ici la rentrée.

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Commentaires 4
à écrit le 08/06/2020 à 5:20
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"La finance à impact" : rien que l'expression est à pleurer de rire !! Forcément qu'elle a un impact la finance, on le voit tous les jours (à la pompe, chez le notaire, etc...). Et les chinois l'ont très bien compris. D'où leur offensive politique e...

à écrit le 07/06/2020 à 13:29
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que les ets bancaire soit des entreprises comme toute autres entreprises et soutenir l'économie régional voir national et non mondial cela permettra la réindustrialisation du pays et pas la fuite des capitaux il suffit de regarder l'économie alle...

à écrit le 05/06/2020 à 15:19
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Quelle nouvelle, on l'attendait depuis longtemps. Enfin! Ils arrivent les fonds d'investissement qui investissent... dans des entreprises qui vont bien...ça c'est de l'impact, je suis littéralement scié à la base.

à écrit le 05/06/2020 à 9:26
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Mieux vaut tard que jamais maintenant cela arrive vraiment très tard à savoir vous débarquez sur un terrain totalement ravagé par le dumping social et fiscal mondiaux et européens dans lequel nos "investisseurs" préfèrent acheter des esclaves humains...

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