Les pertes de JPMorgan relancent le débat sur le renforcement de la régulation

La première banque américaine a reconnu avoir perdu au moins deux milliards de dollars dans ses activités de couverture. Cette affaire est utilisée par les partisans de règles plus strictes sur la limitation du trading pour compte propre des banques.
Copyright Reuters - Paul Volcker, ancien président de la Fed et ancien conseiller de Barack Obama, est à l'origine de la proposition pour limiter le trading pour compte propre des grandes banques américaines
Copyright Reuters - Paul Volcker, ancien président de la Fed et ancien conseiller de Barack Obama, est à l'origine de la proposition pour limiter le trading pour compte propre des grandes banques américaines (Crédits : © 2010 Thomson Reuters)

Il n'a pas fallu attendre bien longtemps pour que l'affaire JPMorgan, rendue publique jeudi, soit utilisée par les partisans d'une régulation bancaire plus importante. "L'annonce d'aujourd'hui nous rappelle le besoin d'établir des règles strictes et efficaces pour protéger les contribuables d'avoir à couvrir des paris très risqués", a immédiatement réagi le sénateur démocrate Carl Levin, co-auteur de la "Volcker Rule", actuellement étudiée par le Congrès américain et dont l'entrée en vigueur, initialement prévue le 21 juillet, a été repoussée.

Cette mesure phare de la réforme Dodd-Frank prévoit de limiter le trading pour compte des banques pour éviter des prises de risques excessives de leur part. Les opérations de couvertures ne sont pour l'instant pas concernées par le durcissement de la régulation. Mais "l'énorme perte annoncée aujourd'hui par JPMorgan n'est que la dernière preuve en date du fait que ce que les banques appellent 'couvertures' ne sont souvent que des paris risqués qui ne relèvent pas des activités de banques", assure Carl Levin.

"Les régulateurs vont devoir regarder de plus près la définition des opérations de couverture", renchérit Sheila Bair, président de la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC), l'organisme de garantie des dépôts bancaires. Et ainsi éviter qu'elles ne se transforment en échappatoire. "Quatre ans après la chute de Bear Stearns, de Lehman Brothers et les centaines de milliards de dollars injectés dans les banques, nous constatons encore une besoin tenace que les régulateurs implémentent les réormes financières votées en 2010", poursuit Bart Chilton de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le régulateur des marchés à terme américains.

2 milliards de dollars de pertes

Les marchés américains s'inquiètent d'ailleurs des conséquences de ces révélations sur l'ensemble du secteur bancaire américain. Au-delà de JPMorgan, qui a plongé de plus de 9% ce vendredi à Wall Street, les autres grandes banques américaines ont également connu une séance difficile. Goldman Sachs, Morgan Stanley et Citigroup ont chuté de 4%. Et Bank of America a perdu 2%. Les investisseurs redoutent que les règles actuellement négociées par les régulateurs et le Congrès ne soient plus strictes qu'anticipé.

Jeudi soir, au cours d'une conférence téléphonique organisée jeudi soir à l'hâte, la première banque américaine a indiqué que l'une de ses divisions, le "Chief Investment Office" (CIO), l'unité chargée de couvrir ses risques au niveau mondial, avait accusé de lourdes pertes en raison "d'une mauvaise stratégie, très mal exécutée et pauvrement supervisée". Estimée à 2 milliards de dollars, cette perte pourrait encore se creuser d'un milliard supplémentaire, a prévenu JPMorgan. "Nous avons été stupides", a reconnu son PDG Jamie Dimon.

"Ces investissements n'ont pas violé les principes de Volcker Rule, a cependant assuré Jamie Dimon. Mais ils ont violé nos propres principes". Reste que la question demeure. Selon d'anciens salariés, le "Chief Investment Office" s'est en effet dirigé ces dernières années vers des paris plus risqués et plus spéculatifs. Au 31 décembre 2011, cette division avait ainsi accumulé une position de 350 milliards de dollars, soit 15% des actifs de la banque, contre 77 milliards en 2007.

Négociations autour de la Volcker Rule

Certes, JPMorgan, qui détient quelque 2 300 milliards de dollars d'actifs, dont près de 1 000 milliards de crédits bancaires ou obligataires aux entreprises, a des besoins de couverture considérables. Mais, à de tels niveaux, peut-il encore s'agir de simples opérations de couverture ? Ou faut-il parler de trading, voire de spéculation, pour compte propre ? Interrogé sur le sujet, Mary Shapiro, la directrice générale de la Securities & Exchange Commission (SEC), a expliqué qu'il était encore "prématuré" de se prononcer. Le gendarme boursier américain examine les différents éléments de ce dossier et pourrait lancer rapidement une enquête officielle à l'encontre de la banque.

Cette nouvelle affaire intervient alors que le Congrès américain étudie en ce moment les modalités d'applications de la Volcker Rule. Le timing ne pouvait donc pas être plus mauvais. D'autant que les intenses efforts de lobbying menés depuis des mois par le secteur bancaire avaient commencé à porter leurs fruits, plusieurs parlementaires influents s'étant montrés réceptifs à ses arguments. "Ils sentaient une dynamique positive pour atténuer les règles mais cette faire renforce nos arguments", juge le représentant démocrate Barney Frank, l'un des deux pères de la réforme financière votée en 2010. 

Les grandes banques américaines assurent que la mise en place de la Volcker Rule se fera au détriment de leur rentabilité - le trading pour compte propre représentant une part importante de leurs profits - et de leur compétitivité face à des établissements étrangers qui ne sont pas soumis à de telles restrictions. Et ainsi qu'elles auront plus de mal à remplir leur fonction de financement de l'économie. Jamie Dimon était lui-même l'un des plus ardents opposants à cette règle, dont il avait encore dénoncé le principe début avril dans sa lettre annuelle adressée aux actionnaires. "Cela va démolir sa capacité à faire entendre sa voix", estime Barney Frank

Les précédents Goldman Sachs et MF Global

De plus, les pertes enregistrées par JPMorgan ne sont pas les seuls faits d'actualité que pourront mettre en avant les tenants d'une régulation plus stricte. En mars, une tribune assassine, publiée dans le New York Times" de Greg Smith, un ancien cadre de Goldman Sachs, avait déjà mis à mal le discours des banques. Greg Smith y dénonçait en effet les pratiques de la prestigieuse banque d'affaires, plus attachée, selon lui, à faire des profits plutôt qu'à défendre les intérêts de ses clients, qualifiés en interne de "pantins".

De même, la faillite du courtier MF Global a fortement décrédibilisé l'ensemble de la Finance américaine. Quelques mois avant la chute de sa société, l'influent Jon Corzine - ancien patron de Goldman Sachs et ancien sénateur démocrate du New Jersey -, avait pesé de tout son poids pour s'opposer à un durcissement des règles permettant aux courtiers d'emprunter des fonds à leurs clients. Il avait obtenu gain de cause. En novembre 2011, il lançait alors une tentative désespérée de se sauver en piochant dans les comptes de ses clients. Résultat : plus d'un milliard de dollars manquants une fois la faillite prononcée.

Une baisse de 25% des revenus

Un premier projet d'application de la Volcker Rule a été dévoilé en octobre dernier. À terme, les banques ne pourront plus "détenir et gérer à court terme pour leur propre compte tout type de titres financiers, produits dérivés et autres instruments financiers", précisait ce projet de directive. Les obligations du Trésor américain et les titres de dette émis par les collectivités locales sont exclus de ce périmètre. Les banques ne pourront également plus "détenir des fonds spéculatifs et des sociétés de capital-investissement, ni investir dans ce genre d'entités ou avoir certaines relations avec elles".

Une période transitoire de deux ans permettra aux banques de se mettre en conformité avec la nouvelle réglementation. Mais les grandes banques américaines n'ont pas attendu pour se préparer, fermant ou cédant ces derniers mois des divisions entières. La mise en place de la Volcker Rule pourrait ainsi amputer les revenus de 25 % dans certains établissements, estime Bernstein Research. Les banques d'affaires Goldman Sachs et Morgan Stanley devraient être les plus pénalisées. Depuis la mi-janvier, les régulateurs américains examinent les milliers de commentaires reçus dans le cadre de leur processus de consultation. 

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Commentaires 8
à écrit le 15/05/2012 à 11:32
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Une gestion des sociétés financières en mauvais pères de famille et voilà où nous en sommes !

à écrit le 13/05/2012 à 10:35
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Les ultra-libellistes qui prônent le renforcement de la régulation! Les opinions changent on dirait !

à écrit le 13/05/2012 à 9:21
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Il faudra mesurer l'impopularité du terme "trading" ou "trader" et comparer avec "trade" tout court. et les politiques, ultimes décideurs au final, s'en inspirer.

à écrit le 12/05/2012 à 19:45
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Cette phrase essentielle de l'article éclaire d'une lumière crue la manipulation politicienne de l'affaire : "Les obligations du Trésor américain et les titres de dette émis par les collectivités locales sont exclus de ce périmètre" (défini par la Vo...

à écrit le 12/05/2012 à 18:01
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La régulation c'est lorsque l'on gagne, pas lorsque l'on perd ! En effet on perd de trop vouloir gagner car le jeu de la spéculation "juridique et fiancière" est bien plus rentable que le simple développement d'entreprises. c'est lorsque ces nouveaux...

à écrit le 12/05/2012 à 15:29
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LE TIMING NE PEUT-ETRE MEILLEURE.LA GUILLOTINE C'EST NOUS OU EUX''LES BANQUES''

à écrit le 12/05/2012 à 10:23
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M ouais a défaut de "Vaulker rules" j ai plutot l impression qu on est en plein Loi de Murphy...On fonce droit vers une nouvelle crise majeure si on ne remet pas ces banques US dans la ligne de ce que doit etre une banque : financer l investisment , ...

le 12/05/2012 à 13:25
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Supprimons totalement le trading pour comptes propres et les banques casino qui causent tant de dégâts à l'économie et tant de pertes pour les états qui sauvent les banques en faillite. Dégraissons enfin ce vieux mammouth bancaire déficient.

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