GameStop : les gagnants et les perdants de l’audition au Congrès des Etats-Unis

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La commission des services financiers de la Chambre des représentants a auditionné pendant cinq heures les acteurs clé de la saga GameStop qui a secoué Wall Street en janvier dernier.
La commission des services financiers de la Chambre des représentants a auditionné pendant cinq heures les acteurs clé de la saga GameStop qui a secoué Wall Street en janvier dernier. (Crédits : Reuters)
Durant plus de cinq heures, cinq acteurs clés de la saga GameStop ont répondu aux questions des membres de la Commission des services financiers de la Chambre des Représentants aux Etats-Unis. La journée a été difficile pour Vlad Tenev, cofondateur de la plateforme de trading Robinhood et Ken Griffin, le patron du fonds Citadel. En revanche, les députés ont été plus conciliants pour le patron du réseau social Reddit, Steve Huffman, et le youtubeur Keith Grill, l’une des stars des frondeurs de la Bourse. L’homme qui a perdu des milliards de dollars, Gabriel Plotkin de Melvin Capital Management, a su se montrer discret.

Cinq heures de questions. Des questions parfois sans concessions, voire agressives, parfois conciliantes, pour ne pas dire plus. Le grand barnum de l'audition devant le Congrès à l'américaine sur la saga GameStop, retransmise en direct sur de nombreuses chaînes TV, a fonctionné à merveille. Même si, au final, aucune conclusion de cette folie spéculative de quelques jours, qui a entouré quelques valeurs décotées, dont GameStop, n'a été encore tirée.

La principale victime de cette journée à la Commission des services financiers de la Chambre des Représentants a été sans conteste Vald Tenev, le cofondateur et directeur général de la plateforme de courtage en ligne gratuit Robinhood. Hier adulée par les petits porteurs, la plateforme souffre aujourd'hui d'une image désastreuse auprès du public après avoir imposé des restrictions à l'achat sur certains titres au plus fort de la spéculation, à partir du 28 janvier. Et Vald Tenev a dû faire face à la colère des membres du Congrès dès les premières minutes de l'audition.

Avoir évité de justesse une catastrophe

Bien sûr, Vald Tenev s'est excusé d'avoir interrompu certains échanges en insistant qu'il ne pouvait pas faire autrement - « nous n'avions pas les liquidités nécessaires pour répondre à une demande matinale le 28 janvier de 3 milliards de dollars en garantie de la chambre de compensation ». Comme si la plateforme avait évité de peu, ce jour-là, « la catastrophe », selon l'expression d'un député. En imposant des restrictions sur une douzaine de valeurs, Robinhood a réussi à réduire les exigences de la chambre de compensation de moitié...

Vald Tenev s'est aussi défendu d'avoir privilégié certains partenaires puissants, en l'occurrence le groupe financier Citadel, et rappelé que la plateforme est avant tout « au service de millions de petits investisseurs ». Enfin, le jeune prodige a admis, du bout des lèvres, que sa société avait commis des erreurs, et qu'il ne ferait « pas deux fois les mêmes erreurs ».

Un modèle économique sur le grill

Mais c'est bien le modèle économique de la gratuité de Robinhood qui a été questionné. Et c'est sans doute la partie la plus intéressante de cette audition. C'est bien connu, quand c'est gratuit, il y a bien quelqu'un qui paye.

Le cœur du problème ? Le paiement de flux d'ordres (payment for order flow). C'est la véritable phrase du jour. Cette pratique, très controversée, consiste à router, moyennant une commission, les ordres des clients vers des intermédiaires de marché qui les exécutent pour leur propre compte. Avec évidemment le soupçon que ces intermédiaires exécutent les ordres au mieux de leur intérêt, et non de celui des investisseurs individuels.

C'est du moins ce que dénoncent les critiques de ce système, qui y voient un conflit d'intérêt entre les teneurs de marché et les petits investisseurs, qui ne sont pas garantis de voir leurs ordres passés au meilleur prix. C'est l'éternel procès des marchés boursiers « truqués » au profit des grandes firmes de Wall Street et au détriment des investisseurs individuels.

Ainsi, plus Robinhood adresse d'ordres à ses partenaires et plus la plateforme touche des commissions. Cette pratique représente même « plus de la moitié des revenus de Robinhood » a finalement concédé Vald Tenev sous la pression des questions. Il a également reconnu que Citadel Securities est « sa plus grande contrepartie » dans la mesure où « elle reçoit la majeure partie des ordres de négociation de Robinhood ».

Citadel assiégée

Ken Griffin, le patron de la puissante Citadel, à la fois fonds d'investissement et société de courtage (et à ce titre, l'un des plus gros teneurs de marché des actions américaines) a passé un sale quart d'heure au Congrès, violemment questionné sur son rôle dans cette affaire.

De fait, Citadel est partout. Le groupe est lié par contrat avec Robinhood et il est devenu l'un des principaux actionnaires d'un autre hedge fund, Melvin Capital, qui est l'un des acteurs de Wall Street qui a le plus perdu d'argent. Du coup, les rumeurs de conflit d'intérêt gonflent sur les réseaux sociaux et interrogent les politiques.

En gros, Citadel aurait fait pression sur Robinhood pour le contraindre à couper les ordres d'achat sur GameStop et donc de freiner les pertes de Melvin Capital. Reste que tout ceci doit être démontré. Sauf que Citadel a dû renflouer Melvin Capital à hauteur de 2,75 milliards de dollars.

Mais Ken Griffin a solennellement déclaré que sa société n'avait joué aucun rôle dans les restrictions sur les transactions imposées par Robinhood. Il a même précisé que Citadel Securities avait traité, au plus fort de la spéculation, le 27 janvier, un volume de 7,4 milliards de dollars de transactions pour les investisseurs particuliers, « plus que le volume quotidien moyen de l'ensemble des actions américaines en 2019 ».

Un député a longuement interrogé Ken Griffin sur l'égalité de traitement sur les marchés : « Le client de Robinhood obtient-il le même prix que le client de Fidelity ? ». Et le colosse de Wall Street de répondre : « la qualité d'exécution que nous pouvons fournir, mesurée en termes de prix, est corrélée à la taille des ordres que nous recevons ». Une esquive qui a provoqué une passe d'armes entre le financier et le député. « Vous nous faites perdre notre temps ! », s'est énervé ce dernier.

Profil bas pour Melvil Capital

Le fonds d'investissement Melvil Capital a essayé de se faire oublier pendant l'audition. Il n'a pas le plus beau rôle. Ses encours se sont évaporés de 53% en quelques jours et il a dû accepter un renflouement - « je préfère le terme injection de liquidités », a corrigé Gabriel Plotkin, l'un des fondateurs de Melvil - de près de 3 milliards de dollars.

Il a tenté d'expliquer son métier  « nous avons décidé de shorter GameStop car nous pensions, et nous pensons toujours, que son modèle économique de vendre des jeux vidéo en boutique est en train d'être dépassé par les téléchargements » ; de justifier la vente à découvert, « nous vendons à découvert quand les marchés baissent car nous avons le devoir de protéger le capital de nos investisseurs » ; de dénoncer les réseaux sociaux qui cherchent « à nuire aux vendeurs à découvert » avec des discours de « haine et antisémite » et, enfin, d'écarter tout conflit d'intérêt avec Robinhood, « nous avions coupé toutes nos positions avant que Robinhood n'applique ses restrictions ».

Gabriel Plotkin ne pense pas que cet épisode puisse se reproduire et que les hedge funds vont désormais suivre attentivement ce qui se dit sur les forums boursiers.

Je ne suis pas un chat

L'un des initiateurs de cette campagne en faveur du titre GameStop, connu sous le speudo DeepF***ingValue sur le forum Wallstreetbets (Reddit), également animateur de la chaîne YouTube sous le nom de Roaring Kitty, et finalement identifié comme étant un jeune passionné de la Bourse de 34 ans, Keith Grill, a déroulé son discours apaisant devant des députés plutôt bienveillants, voire enthousiastes. L'un des derniers post de Keith indiquait pourtant un gain de 4.000% sur GameStop, soit 46 millions de dollars....

Keith Grill a le sens de la narration. « Je ne suis pas un chat. Je ne suis pas un investisseur institutionnel, ni un fonds spéculatif. Je n'ai pas de clients et je ne donne pas de conseils d'investissement personnalisés contre des frais ou des commissions. Je ne suis qu'un particulier ». Un amoureux de la Bourse, soucieux de partager son savoir des marchés avec le plus grand nombre.

Il a expliqué que GameStop était une opportunité d'investissement pour lui dès 2019, même s'il « n'a jamais pensé que l'action pouvait monter jusqu'à 483 dollars », et qu'il s'est contenté de partager ses opinions sur les réseaux et d'évoquer tout juste, au passage, la question des vendeurs à découvert. Ces derniers sont devenus la cible au vitriol des internautes.

Il rejette avec force toute accusation selon laquelle il aurait intentionnellement poussé les investisseurs vers l'action pour influencer le marché. La corde sensible aux Etats-Unis de la défense du marché et des petits investisseurs a joué à plein auprès des députés.

Pas de manipulation des actions

De même, le patron du réseau social Reddit, Steve Huffman, a facilement rejeté toute responsabilité. « Les gens aux États-Unis parlent des actions sur Reddit mais ils parlent aussi à la télévision, dans les magazines, en fait, ils font tout le temps de la télévision pour encourager les gens à prendre ce que j'appellerais de mauvaises décisions d'investissement », a ainsi témoigné Steve Huffman.

« Sur Reddit, les conseils d'investissement sont probablement parmi les meilleurs car ils doivent être acceptés par plusieurs milliers de personnes avant d'obtenir cette visibilité », a même avancé Steve Huffman, sans réels contradicteurs.

Keith Grill et Steve Huffman ont d'ailleurs reçu le soutien d'une ancienne responsable d'une des autorités de régulation (FINRA), Jennifer Schulp, qui estime que « l'activité boursière des utilisateurs de Reddit sur WallStreetBets ne répondrait probablement pas à la définition de la manipulation du marché ». Tout en précisant que la SEC, le gendarme de Wall Street, allait « probablement » lancer une enquête pour déterminer si certains acteurs ont cherché à manipuler les cours.

Vedette américaine

L'ombre du truculent patron de Tesla, Elon Musk, planait parfois sur les débats. Il n'a pas été convoqué à l'audition, n'étant pas impliqué dans l'affaire GameStop. Même si son tweet sur la valeur, en pleine frénésie, a interrogé certains députés.

Le fondateur de Melvil Capital n'a pas souhaité commenter sur l'influence de ce tweet sur le cours de l'action, ni sur l'objectif poursuivi par Elon Musk en publiant son message. Mais tout le monde sait que Elon Musk se moque depuis longtemps des vendeurs à découvert - qui ont d'ailleurs joué un temps contre la valeur Tesla qui a pourtant grimpé en flèche - et qu'il diffuse régulièrement sur Twitter tout le mépris qu'il leur porte.

Mea Culpa

Au final, peu de révélations, des questions sans réponse et l'engagement de Robinhood à mieux faire la prochaine fois. Le PDG de Robinhood a quand même souligné que ses clients avaient gagné 35 milliards de dollars avec la société, soit la valeur de tous les actifs des clients, y compris les gains non réalisés et les positions sur les cryptomonnaies.

Une modernisation des infrastructures a été également évoquée, mais rien qui pourrait remettre en cause la capacité à investir en Bourse qui « offre une voie d'accès à la richesse pour les investisseurs individuels », selon un député. De toute façon, les audiences de la Chambre des représentants n'ont pas la réputation de réellement faire bouger les choses. En attendant, l'action GameStop a chuté de 11% pendant l'audition à 40,69 dollars.

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Commentaires
a écrit le 19/02/2021 à 13:19 :
Un heureux évènement en tout cas que l'on aimerait voir bien plus souvent tellement penser à tout ces beaucoup trop riches qui pleurent parce que n'ayant pas eu leur rente habituelle est rassurant concernant la race humaine.

Une lueur d'espoir même si simple lueur, pas la peine d'espérer réveiller les zombies de la finance avec ça.

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