Depuis l’investiture de Donald Trump le 20 janvier, le billet vert a perdu plus de 9 % par rapport à l’euro, 8 % par rapport au yen et près de 10 % par rapport au franc suisse.
Secoué par la tempête commerciale de Donald Trump, le dollar a perdu près de 9 % par rapport à l’euro depuis l’investiture du président américain en janvier. Les droits de douane sont de nature à fragiliser encore plus sa domination, selon les économistes interrogés par La Tribune, même si aucune alternative ne semble en mesure de s’imposer pour le moment.
La suprématie du dollar américain est-elle menacée par la guerre commerciale de Donald Trump ? Actuellement, la monnaie américaine maintient sa domination dans les transactions internationales et les réserves mondiales. Selon le Fonds monétaire international, elle constituait encore 58 % des réserves de change des banques centrales mondiales au dernier trimestre 2024. Bien que toujours prépondérante, cette proportion a néanmoins diminué depuis 1999, où elle s'élevait à 71 %.
Au niveau mondial, près de la moitié de la valeur des paiements interbancaires internationaux est échangée en dollars, contre 22 % en euros, 7 % en livres sterling et 4 % en yuans, selon les données du réseau de paiements Swift pour février. Par ailleurs, de nombreuses matières premières stratégiques, comme le pétrole, sont libellées en dollars, renforçant sa position centrale dans le commerce international.
Mais pour combien de temps ? La salve de droits de douane imposés par la Maison-Blanche, puis les mesures de rétorsion chinoises, alimente désormais les craintes sur la croissance américaine et font vaciller les marchés. Depuis l'investiture de Donald Trump le 20 janvier, le billet vert a perdu près de 9 % par rapport à l'euro, 8 % par rapport au yen et près de 10 % par rapport au franc suisse. Dans le même temps, plusieurs banques centrales ont amorcé un processus de « dédollarisation » de leurs réserves. L'une des raisons est, qu'en étant dépendant du dollar, pays et entreprises s'exposent aux sanctions américaines et internationales, comme l'a illustré le gel des réserves de change russes à l'étranger après l'invasion de l'Ukraine début 2022.
La domination du dollar peut-elle vaciller ?
« Les investisseurs et les détenteurs d'actifs de réserve se posent des questions qui n'avaient pas lieu d'être il y a encore quelques semaines sur la stabilité, la sécurité apportée par le dollar et les titres de dette américaine », explique à La Tribune Isabelle Mateos y Lago, cheffe économiste de BNP Paribas. « Si ces questions récentes ne sont pas mises de côté très rapidement, on pourrait s'attendre à ce que cette domination s'amenuise de manière accélérée au cours des années à venir ».
Carl Grekou, économiste au Cepii, ne va pas jusqu'à dire que « la domination du dollar est compromise », mais distingue de son côté « deux lectures des événements récents » avec la mise en place des droits de douane par Donald Trump.D'une part, il estime que les pays européens pourraient « s'aligner sur la position américaine », en « négociant avec l'administration Trump, notamment des achats de bons du Trésor », et « de ce fait consolider la domination américaine, du moins en Europe ». « Pour les autres pays ciblés », d'autre part, « l'imposition des droits de douane est de nature à fragiliser la domination du dollar américain », estime l'économiste, interrogé par La Tribune.
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Cette remise en question est-elle sans précédent ?
Isabelle Mateos y Lago rappelle qu'« à plusieurs reprises, les États-Unis ont agi de manière unilatérale, ce qui a contrarié les partenaires internationaux ». « Le précédent le plus semblable a été la décision de l'administration Nixon de mettre fin au système de Bretton Woods [système monétaire mondial organisé à partir de 1944 autour du dollar américain] », en 1971, rappelle l'économiste. « Cela n'avait pas ébranlé tant que ça la domination du dollar parce que les autres piliers de cette domination demeuraient intacts, seule l'obligation juridique avait disparu », explique-t-elle.
Plus récemment, « les États-Unis ont pris de manière unilatérale des sanctions vis-à-vis de pays tiers, qu'ils ont ensuite cherché à imposer aux autres pays sous la forme de sanctions secondaires ». « Dans un certain nombre de capitales, s'était alors posée la question de la domination du dollar » mais celle-ci a « continué à être soutenue par la taille de l'économie américaine, le fait que les États-Unis soient le premier ou deuxième partenaire commercial de la plupart des pays et par les alliances géopolitiques ».
Aujourd'hui, « les piliers de cette dominance du dollar dans leur ensemble sont remis en question », analyse Isabelle Mateos y Lago. Pour Carl Grekou, la différence avec les précédentes « prophéties de dédollarisation » successives est que cette nouvelle remise en question de la domination du dollar « n'a pas uniquement une racine économique » mais comporte de « grandes lignes de fractures politiques et géopolitiques ».
Quelles alternatives au dollar américain ?
Pour autant, Isabelle Mateos y Lago ne voit « pas, à l'heure actuelle, une devise qui serait en mesure de remplacer le dollar, pas aujourd'hui et sans doute pas pour un certain temps. » « L'alternative, ce serait l'euro, mais il faudrait vraiment des transformations systémiques et fondamentales de la zone euro pour imaginer le dollar et l'euro à parité dans le système », estime la cheffe économiste.
Carl Grekou doute également qu'une monnaie vienne remplacer directement le dollar mais affirme que « tout pointe en réalité vers une nouvelle ère du bilatéralisme ». L'économiste imagine en effet la possibilité de voir émerger, en parallèle de la domination du dollar, un « autre système » avec soit « d'autres monnaies », soit « une monnaie propre aux Brics » — « qui pèsent 37 % du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat et la moitié de la population mondiale », rappelle-t-il —, soit « le renminbi [le yuan] ».