Shadow banking : les risques de contagion demeurent

 |   |  1108  mots
Evolution du shadow banking depuis 2007 : les actifs des organismes de placement collectif exposés à un risque de sortie massive (FE1, en vert) à 32.300 milliards de dollars, représentent 75% des actifs du système financier parallèle, selon le Conseil de stabilité financière (CSF). Ce sont principalement des fonds obligataires, mixtes et monétaires, ainsi que des hedge funds.
Evolution du shadow banking depuis 2007 : les actifs des organismes de placement collectif exposés à un risque de sortie massive (FE1, en vert) à 32.300 milliards de dollars, représentent 75% des actifs du système financier parallèle, selon le Conseil de stabilité financière (CSF). Ce sont principalement des fonds obligataires, mixtes et monétaires, ainsi que des hedge funds. (Crédits : Banque de France / CSF)
La Banque de France, qui organisait ce mercredi une conférence sur la finance parallèle, insiste sur la nécessité de mieux connaître les interconnexions des acteurs traditionnels de la banque et de l’assurance avec cet autre pan, devenu massif, de la finance peu ou pas régulée. Elle appelle de ses voeux des stress tests de liquidité prenant en compte la gestion d’actifs.

Le « shadow banking », la finance parallèle ou de l'ombre, un terme à la fois mystérieux et inquiétant, est utilisé pour décrire une réalité complexe et encore mal connue, y compris des spécialistes de la finance et des régulateurs. Certains professionnels rejettent cette expression stigmatisante, lui préférant celle de « finance de marchés » voire celle d'« intermédiation non bancaire du crédit ». Ce mercredi, la Banque de France organisait une conférence sur cette « finance hors banques », qui va de la gestion d'actifs aux produits dérivés sur les marchés en passant par les plateformes de prêts participatifs, du hors-bilan pas toujours hors de contrôle ou de régulation.

Le gouverneur, François Villeroy de Galhau, a invité à ne pas sombrer dans les « peurs irrationnelles » ni dans une « vision angélique ». Cette finance non bancaire, alternative utile à l'économie, pèse quelque 160.000 milliards de dollars selon le Conseil de stabilité financière (CSF), « soit près de la moitié des actifs financiers détenus par les institutions financières à l'échelle mondiale », dont plus de 45.000 milliards s'agissant des activités présentant des risques pour la stabilité financière.

« Une partie du "shadow banking" est encore trop vulnérable aux risques de crédit, de liquidité, de levier ou encore de maturité, et il existe un potentiel non négligeable d'instabilité financière par la propagation au reste du système financier », a-t-il insisté.

Interconnexions et risques de liquidité

Le professeur d'économie Richard Portes, de la London Business School, a souligné l'omniprésence des interconnexions dans le système financier, qui, si elles atténuent les secousses en cas de choc relativement mineur (krach éclair sur les marchés, crise chypriote), les amplifient en cas de choc majeur (chute de Lehman Brothers) et peuvent accroître le risque systémique. D'où la nécessité d'avoir une cartographie de ces interconnexions et une vision plus globale :

« Pour mesurer l'impact global des chocs, nous avons besoin de macro stress-tests de liquidité incluant les fonds d'investissement : ces acteurs sont potentiellement vulnérables aux "runs" [désengagements massifs, Ndlr] en cas par exemple de choc boursier, s'ils sont ouverts et n'ont pas de dispositif de plafonnement des rachats » a plaidé le gouverneur de la Banque de France.

La grande majorité des fonds de placement européens sont des fonds ouverts. La loi Sapin 2 et le règlement général de l'Autorité des marchés financiers (AMF) permettent aux OPCVM, fonds d'investissement à vocation générale ou de capital investissement (FCPR, FCPI et FIP), aux fonds professionnels de capital-investissement et à ceux d'épargne salariale, de prévoir des mécanismes de plafonnement des rachats ("redemption gates") « à titre provisoire, quand des circonstances exceptionnelles l'exigent et si l'intérêt des porteurs ou du public le commande ».

La gestion d'actifs, vulnérable aux paniques boursières

Ce risque de sortie massive et rapide des clients est l'un des points mis en avant par le Conseil de stabilité financière (CSF) dans son rapport publié en mars. Dans l'ensemble « les composantes les plus vulnérables ou les plus toxiques des activités du "shadow banking" qui avaient contribué à la crise » de 2008 sont en net recul : « les programmes de billets de trésorerie adossés à des actifs (ABCP), les véhicules d'investissement structurés (SIV), les titres adossés à des prêts hypothécaires (RMBS) et les obligations adossées à des prêts (CDO) » sont exercés dans des conditions plus transparentes, souligne le secrétaire général du CSF, Dietrich Domanski, dans la "Revue de stabilité financière" publiée ce mercredi par la Banque de France. Mais il souligne que la croissance de la gestion d'actifs ne doit pas générer de nouveaux risques ou participer d'un simple transfert des risques du secteur bancaire.

« Certaines activités de gestion d'actifs liée au "shadow banking" peuvent induire des risques. En particulier, dans certaines circonstances, les organismes de placement collectif (OPC) peuvent présenter des caractéristiques qui les exposent à un risque de désengagement massif. Par exemple, les OPC qui investissent dans des actifs relativement illiquides et remboursables sur demande ou à court terme peuvent subir des retraits massifs et rapides lorsque des phénomènes de fuite vers la qualité ou vers la liquidité provoquent des tensions sur les marchés », écrit le secrétaire général du CSF.

Or les actifs de ces fonds exposés à un risque de sortie massive « représentent environ 75% des actifs du système financier parallèle (32.300 milliards de dollars fin 2016), soit une progression de 11% par rapport à 2015). Ces OPC sont des fonds obligataires, mixtes, monétaires, et des hedge funds » ainsi que « certains fonds immobiliers, fonds de fonds, fonds indiciels cotés (ETF) et fonds communs

Approche américain vs européenne

Le directeur général d'Amundi, le numéro un européen de la gestion d'actifs et filiale du Crédit Agricole, Yves Perrier, présent à la conférence, a estimé que « bien sûr, nous avons besoin de réguler les fonds. Il y a la question du contrôle des risques mais aussi celle de l'égalité des règles du jeu. Or les États-Unis ne veulent pas de régulation par entreprise » d'Asset Management, préférant la gestion du risque de liquidité fonds par fonds. Or comment imaginer une régulation qui ne s'applique pas aux géants américains du secteur, BlackRock, parfois surnommé « la plus grande shadow bank du monde », avec plus de 6.000 milliards de dollars d'actifs sous gestion pour un bilan de 220 milliards, Vanguard, State Street, Fidelity, etc. ? Le secrétaire d'État au Trésor américain, Steven Mnuchin (ancien d'un hedge fund et de Goldman Sachs) veut éliminer les stress tests pour les firmes non-bancaires et envisage même de remonter leur seuil de supervision à 250 milliards de dollars de bilan. Autrement dit, exclure même les plus gros acteurs.

Le gouverneur de la Banque de France a fait valoir qu'il n'était pas question « d'imposer la réglementation bancaire au "shadow banking" : puisque les risques n'y sont pas les mêmes. En particulier, les exigences en capital ne peuvent pas être identiques. » Il a en revanche insisté sur les priorités que sont « l'élaboration d'outils de gestion de la liquidité des fonds d'investissement, ainsi que l'affinement de la mesure de leur levier. » Et plaidé, comme son homologue néerlandais, Klaas Knot, pour une accélération de la mise en place de l'Union des marchés de capitaux, toujours empêtrée du fait de désaccords de l'Allemagne notamment.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 28/04/2018 à 21:49 :
Apparemment, personne n'a le courage d'arrêter ce f...oir absolu et dangereux.
Surtout pas les régulateurs, qui ont laissé, pour se donner bonne conscience, et au nom du politiquement correct, se développer les marchés de gré à gré pour faire plaisir aux banquiers, les places de marché parallèles et le trading à haute fréquence, qui n'est que que du front running, ce qui est la négation même du système.
De toutes façons, le prochain krach ne proviendra pas de là : il viendra des ETF qui, en dupliquant les indices, deviennent les indices eux-mêmes. Bref : on se mord la queue une fois de plus.
a écrit le 26/04/2018 à 9:52 :
Que de chemin parcouru [1], bravo !
Il faut se féliciter que des gens sérieux s'occupent des choses sérieuses qui peuvent avoir des conséquences dévastatrices sur les systèmes financiers et les économies mondiales.

Au-delà de l'appel, louable et bienvenu, à faire des stress-tests notamment, il y a surement des outils et des instruments [2] à concevoir et mettre en place, s.a.n.s a.t.t.e.n.d.r.e, pour 'observer' de plus près ce phénomène et son évolution -fulgurante- qui pourra impacter de manière dramatique la vie chacun. A la clé, notamment, des arguments pour convaincre les partisans d'un laisser-faire.
Je ne peux que regretter cette absence d'action dans ce sens.

Un nouveau mantra à réciter 7 fois :
Un appel c'est bien, l'action c'est mieux !

[1] en à peine quelques mois : lire l'article https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/la-finance-de-l-ombre-a-encore-enfle-au-niveau-mondial-709694.html

[2] des instruments d'observation similaires, desquels on pourrait s'inspirer, ont fait leurs preuves et sont opérationnels depuis des années dans les domaines civiles et militaires.
a écrit le 26/04/2018 à 9:38 :
Où l'on se rend bien compte que l'obscurantisme a totalement envahi la finance mondiale, aucun état au monde ne veut s'opposer à elle. Ne peut s'opposer à elle ?

On voit qui dirige le monde et on comprend mieux pourquoi celui-ci est à l'agonie.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :