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Entreprises & FinanceAéronautique & Défense

Armement : pourquoi la France doit être très, très patiente en Inde

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol, à New Delhi

Publié le 06 février 2014 à 07:02 - Mis à jour le 06 février 2014 à 07:03

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Cinq bonnes raisons pour que les industriels de la défense s’arment de patience : les élections générales en mai prochain, la lutte contre la corruption, le taux de change roupie/dollar très défavorable à l’Inde, les nouvelles règles d’achats de New Delhi qui font la part belle à la production locale et, enfin, la lenteur légendaire de l’administration indienne.

2014 sera-t-elle une nouvelle année blanche pour les industriels de l'armement français en Inde ? C'est très possible. La mise en vigueur du contrat Rafale (entre 15 et 18 milliards d'euros sur la durée de vie du programme), qui devrait être pourtant signé avant les élections générales, attendra certainement 2015 et celle du missile sol-air SRSAM (1,8 milliard d'euros pour MBDA) également. Les industriels tricolores sont également engagés dans plusieurs campagnes commerciales importantes comme la vente de sous-marins supplémentaires, de bâtiments de projection et de commandement de type Mistral (BPC), d'hélicoptères en tout genre, de matériels d'artillerie…

La France, qui a signé en 1998 un partenariat stratégique avec l'Inde, a connu ces dernières années de jolis succès commerciaux, qui ont toujours été long à se dessiner : modernisation de 51 Mirage 2000 (1,4 milliard d'euros), vente de missiles air-air Mica (980 millions), acquisition de six sous-marins Scorpène et la vente de 36 missiles anti-navire Exocet SM-39 (2,4 milliards d'euros)…

1/ Des élections législatives en mai

La 8e édition de DEFEXPO, le salon international de défense organisé tous les deux ans par New Delhi depuis 1999, ouvre ses portes ce jeudi dans un contexte particulier, à seulement trois mois des élections générales prévues en mai. Ce qui va de facto entraîner, selon les observateurs interrogés par La Tribune, un gel des décisions importantes du gouvernement indien pendant la campagne. Et après ? "Le temps que le nouveau gouvernement s'approprie les dossiers en cours, il ne faut pas s'attendre à des décisions avant 2015", explique-t-on à "La Tribune". Et encore tout dépendra du résultat des élections. "Si c'est une grande coalition qui sort des urnes, les décisions seront encore plus compliquées à prendre".

Une tendance qui semble-t-il a été confirmée par la visite la semaine dernière à Paris du conseiller à la sécurité nationale et représentant personnel du Premier ministre indien, Shiv Shankar Menon, qui a rencontré François Hollande ainsi que les ministres des Affaires étrangères, Laurent Fabius, et de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Une visite non concluante, selon certains industriels. Ainsi, la plupart des grands patrons de l'industrie de défense française vont bel et bien déserter cette année DEFEXPO.

2/La roupie malmenée par la politique monétaire de la FED

La remontée des taux longs américains et la décision récente de la FED de réduire de 10 milliards de dollars supplémentaires ses achats mensuels d'obligations sur les marchés influent sur le taux de change des devises entre le dollar et les monnaies des pays émergents, dont la roupie indienne. La dernière semaine de janvier, la roupie indienne a chuté de 2,45 %. Ce qui renchérit d'autant le coût de ses importations, et donc de ses achats d'armement. New Delhi achète entre 60 % et 70 % de ses matériels de défense à l'étranger sur un budget d'acquisition évalué à 11,6 milliards d'euros pour l'exercice 2013-2014 clos le 31 mars. Pour autant, les autorités indiennes ont pris certaines dispositions pour assurer la stabilité des marchés financiers en dépit de la politique monétaire américaine.

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Depuis son plus bas d'août 2013, la roupie indienne a partiellement regagné du terrain face au dollar américain, bien que la tendance reste à la baisse à court terme. Les turbulences monétaires, qui avaient fait chuter la roupie à un plus bas historique en août 2013, ont d'ailleurs renforcé le mécontentement contre le Premier ministre, Manmohan Singh. La roupie n'a cependant cédé que moins de 1% face au dollar au moins de janvier mais cela n'a pas empêché la banque centrale indienne de relever ses taux d'un quart de point le 28 janvier pour lutter contre l'inflation, notamment des prix des produits alimentaires.

3/ Une corruption généralisée ?

La décision récente de l'Inde d'annuler un important achat d'hélicoptères au constructeur italien AgustaWestland s'ajoute à une longue liste de contrats avortés pour des soupçons de corruption qui met en difficulté la modernisation des équipements vieillissants de l'armée indienne. New Delhi a officiellement mis fin le 1er janvier à l'achat de 12 hélicoptères de transport de personnalités pour 556 millions d'euros, une enquête en Italie ayant mis au jour des soupçons de versement de pots-de-vin à des responsables militaires.

Plusieurs contrats ont subi le même sort depuis 20 ans en raison de soupçons de corruption, comme l'affaire Bofors en 1986 ou un contrat pour l'achat de 197 hélicoptères en 2007 attribué à Eurocopter (devenu Airbus Helicopters) puis annulé. En 2009, l'Inde a banni de son marché sept groupes de défense comme Singapore Technologies, Rheinmettal Air Defence et l'israélien Military Industries, toujours pour des soupçons de corruption. Ce qui n'est pas encore le cas d'AgustaWestland. Aucune décision a été prise, selon le ministère de la Défense.

"Le principal problème est que les Indiens ont crée un système obligeant les vendeurs étrangers à payer des pots-de-vin", estime Bharat Verma, du magazine Indian Defence Review interrogé par l'AFP. Il relève ainsi qu'au moins 18 services doivent approuver tout accord d'achat militaire, créant ainsi autant de fenêtres de corruption possible et que rares sont les responsables politiques ou administratifs convaincus de corruption à avoir été condamnés.

Les très nombreuses affaires de corruption paralysent aujourd'hui certains processus d'acquisition. "Plus personne ne veut prendre de décision", explique-t-on à La Tribune. En décembre, le Parlement indien a approuvé une loi anti-corruption prévoyant la création d'un médiateur ayant le pouvoir d'enquêter sur les politiques et les fonctionnaires soupçonnés de corruption. En mai, le Premier ministre s'était engagé à ce que les achats d'armements et d'équipements militaires soient "plus transparents, lisses, efficaces et moins vulnérables aux pratiques contraires à l'éthique".

4/ Des nouvelles procédures qui vont complexifier les achats ?

New Delhi a promulgué en juin dernier de nouvelles procédures de passation des marchés de défense. Elles visent notamment à développer une industrie de défense indienne robuste, selon le ministère de la Défense indien, avec les plus hauts standards de transparence, de probité et de responsabilité publique. Clairement, New Delhi donne une impulsion à l'indigénisation des achats d'armements. "Une plus grande préférence sera maintenant accordée explicitement" aux entreprises indiennes.

Pour autant, l'Inde peine à développer ses propres programmes. Ainsi, le développement de la phase deux de l'avion de combat LCA (Light Combat Aircraft) sous l'autorité du DRDO indien (Defence Research and Development Organisation) devait être achevé…. en décembre 2008. Il le sera en décembre 2015, selon le ministère de la Défense. Tout comme le missile LR-SAM (Long range surface to air Missile) développé avec les Israéliens est aujourd'hui attendu en décembre 2015 au lieu de mai 2011.

Par ailleurs, le manque de compétences et de connaissances techniques de l'administration indienne complique aussi l'achat de matériel, estime Manoj Joshi, du think tank Observer Research Foundation basé à Delhi, interrogé par l'AFP. "Une personne chargée de l'élevage un jour va se retrouver à la Défense le lendemain. Nos fonctionnaires civils n'ont pas l'expertise des marchés et des matériels, ce qui complique la situation", relève-t-il.

5/ La légendaire lenteur de l'administration indienne

Un contrat même signé peut attendre des mois et des mois, voire des années, avant d'être mis en vigueur. C'est le cas du programme SR-SAM gagné par le missilier MBDA et signé en décembre 2011 mais pas encore mis en vigueur à ce jour. Le contrat doit être approuvé successivement par le ministère de la Défense, puis par celui des Finances et enfin par le CCS (Cabinet Committee on Security), présidé par le Premier Ministre. Le CCS réunit également les ministres indiens de la Défense, des Finances, de l'Intérieur et des Affaires étrangères. Le contrat SR-SAM est actuellement entre les mains du Bercy indien.

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Airbus Helicopters, qui a répondu en 2008 à un nouvel appel d'offre pour la fourniture de 197 hélicoptères, attend désespérément depuis 2010 l'ouverture des enveloppes commerciales par New Delhi. Et Charles Edelstenne, l'ancien patron de Dassault Aviation, ne se lassait pas de raconter cette anecdote sur la lenteur de l'administration indienne. Il avait gardé en travers de la gorge un appel d'offres lancé par New Delhi pour des avions d'entraînement sur lequel l'avionneur, qui proposait ses Alpha Jet, avait négocié... pendant vingt-deux ans, avant de jeter l'éponge.

Michel Cabirol, à New Delhi

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